150 VOYAGE PITTORESQUE
«Nous fîmes des signaux, pour avoir du renfort,à la barque de la capitane et même à nos vais-seaux mouillés à portée de vue ; et, quand nousnous vîmes 'en force, nous commençâmes àmarcher vers l'habitation. Tous ces mouvemensde notre part avaient fait disparaître les Indiens.Nous marchâmes en bon ordre, avec de grandesprécautions, regardant autour de nous de touscotés pour voir s’il n’y avait point d’embus-cades auprès des cabanes ; mais n’y trouvantplus une aine vivante, il fallut regagner le rivageoù nous élevâmes en l’air un linge blanc ensigne de paix. Les Indiens revinrent alors ànous d’un air de gaieté. Leur chef tenaiL enmain un rameau de palme qu’il offrit à Paz deTorrès en l’embrassant. Ses compagnons enfirent de même, et les nôtres ne se sentaient pasde joie de se voir si bien reçus dans un pays oùiis trouvaient de l’eau et du bois, dont l’équi-page avait tant besoin. Deux vieillards, survenusdans ces entrefaites, posèrent leurs armes àterre sur le bord de la rivière et nous saluèrentd’une manière soumise. Nous comprimes parles gestes des insulaires que l’un d’eux était lepère ou l’oncle de leur chef nommé Taliquen.Nous nous arrêtâmes ensemble sur une petiteesplanade au-devant de la forteresse. Si ces in-sulaires étaient dans l’admiration de nos armeset de nos vétemens , nous n’y étions pas moinsde les voir si bien bâtis, si agiles, si robustes.
» Quand nous nous vîmes bien en sûreté, etque le chef des Indiens eut disposé son mondede côté et d’autre, ne gardant autour de lui quedeux insulaires et un petit garçon, nous réso-lûmes aussi de prendre un peu de repos aprèstant de fatigues. On posa deux corps-dc-garde ,l’un sur la cote, l’autre dans l’habitation, et lereste de nos gens s’étant désarmés se répandi-rent par la forêt où ils cueillaient des fruits,tandis que les sauvages amenaient dans leurspirogues du bois et de l’eau pour l’escadre.
» C’était le jour de Pâques fleuries : on célébrala messe dans une cabane, où la plupart desgens de l’équipage firent leurs dévotions. Nousrestâmes ici sept jours. Le besoin qu’on avait,pour le reste de la route, de quelques insulairesqui connussent ces parages et entendissent lalangue, nous fit prendre la résolution d’en en-lever quatre en partant. Leur chef, au déses-poir, vint lui-même au vaisseau avec son filspour les réclamer. N’ayant rien pu obtenir, ils’en retournait fort triste, lorsqu’il aperçut lecanot dans lequel on emmenait par force cesquatre malheureux, qui, dès qu’ils virent leurchef, se mirent à pousser des cris lamentables.
AUTOUR DU MONDE.
Celui-ci, déterminé à risquer sa vie pour leurliberté, venait de donner le signal à ses piro-gues , quand le bruit d’un coup de canon sansboulet, que nous tirâmes du vaisseau, les effrayatellement, que le chef, faisant un geste aux cap-tifs pour marquer cju’il n’était pas en son pou-voir de les délivrer, s’éloigna d’eux la larme àl’œil. Le lendemain, un des insulaires sautadans la mef. Ceci nous obligea de veiller surl’autre que nous avions à bord; car on en avaitmis deux sur chaque vaisseau. Cependant nousne pûmes si bien faire que celui-ci ne se jetâtencore à la mer le 21 avril, comme nous étionsen vue d’une belle côte située au S. E., pleine debois, de verdure, de palmiers et de terres culti-vées. C’était vers 12° de latitude : nous envoyâ-mes donner avis de notre perte au vaisseauamiral, ce qui n’empêcha pas qu'un de leursprisonniers n’en fît autant, et si le quatrième nesuivit pas le même exemple, c’est qu’il était leuresclave et qu’il se trouvait mieux traité parminous qu’il ne l’avait été chez ses maîtres de l’îleTaumako ! »
CHAPITRE XVIII.
L’Occanic avait passé, le 20 juin au coucherdu soleil, à dix milles du cône imposant de Tina-koro dont un nuage épais couronnait la crêtesans qu’on pût dire s’il était formé par les fu-mées du cratère. La nuit venue, on ne remar-qua pourtant point de flammes.
La première terre aperçue ensuite fut l’îleSesarga, que le sloop longea dans la matinée.Sesarga est Vite des Contrariétés de Surville. Surmes instances, et quoique fort mal prévenu en-vers les naturels, Pendteton consentit à rangerla terre de près. Ainsi, à défaut de communica-tions avec les indigènes, je devais avoir l’aspectdu paysage, riche en beautés naturelles. Arrivésà la distance d’une lieue, nous pûmes distinguerdes sites ravissans. Des forêts de cocotiers élan-çaient leurs tiges de dessus une grève élevée,dont la base se composait de roches aux formesbizarres.
L’Oceamc courait à petites voiles le long de Se-sarga, quand une vingtaine de pirogues, por-tant chacune six à huit hommes, parurent autourdu bord. On commença la conversation par of-frir aux visiteurs l’accès du pont. Ils refusèrentd’abord ; mais quand on leur eut fait voir quel-ques objets à leur fantaisie, l’un d’eux, quiavait la physionomie et les allures d’un chef,accepta et grimpa le long de l’échelle. Là, sou