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VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE.
plantations plus considérables. En notre hon-neur , l’un et l’autre revers du chemin étaientbordés d’une haie de guerriers armés de bou-cliers et de sabres de bois. Un corps nombreux dekapala-balaks, chefs supérieurs, et de liokkoums,chefs inférieurs, nous attendait à l’entrée de lapetite ville, jolie, propre, élégante, avec desmaisons vastes et solides, alignées des deuxcoiés de la rivière de Tondano (Pc. XXVI —2).Ce cours d’eau coupe en deux parties égales laville et le territoire, d’où il résulte deux districtsqui ont chacun leur kapala-balak. On estimedans le pays à 2,000 âmes la population entièrede Tondano. L’un des deux districts se nommeTondano-Touli-Ang; l’autre Tondano-Touli-Mambo. Le mot générique de Tondano sembleavoir deux radicales, Ion , homme; dano , eau(homme§ d’eau); sans doute parce que la plupartde leurs cases étaient sur pilotis. Aujourd’huipourtant la plus grande parue de Tondano estsituée en terre ferme ; mais, comme il est aisé dele voir aux pieux qui subsistent encore, naguèrele village se trouvait suspendu au sein du lacmême. Il en a été chassé depuis qu’une révoltelocale obligea les Hollandais à employer le canoncontre les Harfours de Tondano ; et depuis lorsil leur a été défendu de bâtir ailleurs que sur lagrève. Seulement il est encore permis à ce peu-ple de pêcheurs de se rapprocher de l’eau au-tant qu’ils le veulent. Toutes les cases de Ton-dano, très-pittoresques avec leurs cornes re-courbées empruntées aux Chinois, se mirentdans les eaux du lac ou de la rivière.
Notre halte à Tondano se fit devant la maisonde la résidence, située sur une île que pres-sent les deux bras du Manado . C’est une déli-cieuse habitation, crépie à la chaux,bâtie, commetous les édifices des Harfours, sur d’énormespieux qui exhaussent le rez-de-chaussée au-dessusdu sol et forment une vaste galerie sous la mai-son même ( Pl. XXVII — I ). Dès que nous yfûmes installés, les chefs du pays vinrent nousrendre leurs devoirs, c’est-à-dire nous toucherla main en s’inclinant, puis avaler un verre d’a-rak et se retirer. Ces formalités accomplies,nous prîmes un délicieux repas avec du poissondu lac, de belles chevrettes d’eau douce et deschoux palmistes d’un goût excellent.
Le jour suivant, dès l’aube, nous étions surle lac, dont nous devions faire le tour sur depetites pirogues munies de tendelets en feuilles.Du côté de la ville et en avant du bassin, règned’abord une sorte de marécage couvert de cypé-racées et de hautes graminées du genre arundoOU saccharum, parmi lesquelles apparaissent çà
et là les cloches éclatantes du coniiolvulus, oules épis purpurins du polygamim. Au-delà de cemarais se développe un bassin magnifique decinq à six milles du N. N. O. au S. S. E. surdeux milles de largeur moyenne. Ses rives,excepté du côté de Tondano, sont bien dessi-nées, quelquefois même acores. Une chaîne demontagnes les domine, et celles du S., presquetoutes volcaniques, élèvent quelques fumerolles.Faudrait-il en conclure que le lac occupe la placed’un ancien cratère ?
Dans la partie N., près de Tondano, le lacn’a guère plus de trois à quatre brasses ; mais,dans toutes les autres parties, la sonde rapportede douze à quatorze brasses avec une régularitéremarquable. Desséché, le lac serait donc uneplaine toute unie. Sur ses bords sont disséminéscinq ou six villages peuplés de pêcheurs, dontles pirogues sillonnent presque toujours le vastebassin. L’un de ces villages, Passoun, situé aufond même du lac, présente un aspect assez mi-sérable. Débarqués, nous aperçûmes sur la berged’énormes et longues poutres, sur lesquellesétaient pratiqués plusieurs trous arrondis, dis-posés de manière à ce que cinq ou six personnes,armées chacune d’un pilon, pussent piler leurriz à la fois. Une de ces machines, destinée, ainsiqu’on nous le dit, aux occasions solennelles, por-tait aux deux extrémités deux figures sculptéesavec les attributs des deux sexes, prononcés for-tement et dans le genre des sculptures que jedevais voir plus tard à la Nouvelle-Zélande . Lesenvirons de ces villages, semés autour du lac,étaient plantés de rizières et de riches caféieriesdont les récoltes appartiennent au gouverne-ment hollandais.
Après un coup-d’œil jeté sur ces hameaux etsur cette campagne , nous revînmes vers Ton-dano dans nos pirogues, pêchant ou chassantle long de la route. On ne prit que peu depoissons assez médiocres ; mais, en revanche ,on tua une foule d’oiseaux, des canards, despoules sultanes, des poules d’eau, et surtout deshérons blancs, noirs et gris (Pl. XXVI — 3).
Quelque désir que j’eusse de prolonger monséjour dans un pays si beau et au milieu d’uneatmosphère aussi salubre , le jour du départ deManado approchait ; il fallut quitter Tondano.Revenus par une autre route, nous traversâmesde riches plantations de café et des clos im-menses couverts de riz. Le premier village surnotre route fut Koïa; puis nous vîmes le grosbourg deTomohon, peuplé de Harfours qui,prévenus de notre arrivée, avaient préparé pournous leurs plus magnifiques fêtes,