289
que si on en venait à la violence et à une expul-sion par la force, la nappe entraînât tout leservice et renversât tout le dîner. Quand on lemenaça, il montra son bras, et continua brave-ment à manger sa soupe, comme un homme quin’était pas venu là pour autre chose. A l’aspectde ce singulier moyen de défense et de ce sang-froid non moins singulier, la masse des con-vives se mit à rire. L’impur dîna; c’était tout cequ’il voulait.
Quelques excursions dans Sydney et au seindes campagnes environnantes ne m’avaient pudonner qu’une idée imparfaite de cette partie del’Australie . Je résolus de pousser plus loin mescourses», et de visiter les endroits les plus remar>quables de la Nouvelle-Galles du Sud . Ma pre-mière excursion fut dirigée vers Parramatta. Deuxchemins y conduisaient, l’un partner, l’autre parterre. J’usai de l’un et de l’autre , de l’un pouraller, de l’autre pour revenir. Partis de bonneheure avec le flot, nous doublâmes la pointeRawer, au-delà de laquelle se déroulèrent entière-ment devant nous le quartier des Rocks, le liâvreDerbing, le bel établissement de feu John Mac-Arthur, puis de délicieux cottages disséminés surla côte. Quand nous arrivâmes en face de l’und’eux, le batelier, jusque-là taciturne, s’écriaavec un soupir : « Ici était le cottage du pauvreWilliam Bardley.»Au ton de cette exclamation,je devinai qu’il y avait là-dessous quelque drame.«William Bardley, qu’est-ce que cet homme? ungouverneur, un lord, un capitaine?—Non, mon-sieur, ni un capitaine, ni un lord, ni un gouver-neur, mais un pauvre vieillard qui gagnaitlionnêtementsavie à l’aidedeson travail. Ilvivaillà, dans cette maisonnette que vous voyez sur laberge du canal, content de peu, cultivant sonpetit jardin, ou pêchant pour sa nourriture quel-ques poissons de la baie. Des gentilshommes dela ville s’arrêtaient de temps à autre pour cau-ser avec le vieux Bardley , qui était gai, spiri-tuel et bavard. Un jour , l’un d’eux remarqual’absence de Bardley, et s’aperçut que sa maisonétait fermée. Il passa sans s’inquiéter autrementdu vieillard. Seulement, au bout de quelquesjours, la maisonnette restant close, il conçutdes soupçons, et se fit débarquer sur la plage.Que vit-il ? Une porte forcée , une cabane videde meubles, un intérieur dévasté. Un chien seulrestait, étendu sur le plancher et rongeant unos. Le gentleman le lui arracha : c’était un oshumain. Evidemment Bardley avait été assassiné,et le chien rongeait le cadavre de son vieux maî-tre. Mais où était ce cadavre ? D’abord on neput le découvrir : la justice, les magistrats y
T. II.
échouèrent. Alors le gentleman eut l’idée d’affa-mer le chien, pour qu’il allât de nouveau arracherun lambeau de chair de la sépulture du vieillard.Ce moyen réussit: le chien alla vers le lieu où lecorps avait été inhumé. On le déterra daiis unétat de décomposition très-avancé. Un convictqui avait été long • temps au service de Bardleyfut saisi et emprisonné : il fit l’aveu de son crimeet fut pendu à Sydney . Mais tout eela ne renditpas ce pauvre Bardley à la vie : c’était un bravehomme ; nous l’avons tous pleuré. »
Au - delà de ce point et jusqu’à la moitié de laroute, les deux bords du canal offrent peu de ter-rains en culture. Ses bords se composent de ro-chers de grès, couverts de plantes buissonneuses,tandis qu’à l’intérieur court une suite de colline%peu élevées et mollement ondulées, collines quetapissent des buissons et des arbrisseaux verts.Cà et là, dans les criques et les anses du canal ,on aperçoit des cases , habitations temporairesdes bûcherons, des laboureurs et des distilla-teurs ambulans. Quand ces derniers y logent,des fumées continuelles décèlent leur présence.
A une distance de sept milles environ, et surla rive droite , paraît la taverne de Squire et sesdébarcadères, ses altenances, scs vergers entou-rés de vertes palissades. Son fondateur, mortdepuis peu, fut le premier brasseur de la colo-nie, et sa bière eut long-temps une célébritééclatante sur le continent austral. Plus loin, etdu même côté, s’échelonnent des métairies etdes habitations. Sur la gauche défilent les vastessalines de M. Blaxland, avec sa jolie maison,ses jardins et ses parcs, délicieux paysage dontla verdure s’élève en amphithéâtre. Après unmoulin à blé sur la droite, le terrain n’offre plusqu’une succession d’enclos, les uns en pacages,les autres en champs de blé, jusqu’à ce qti’onse trouve en face de la magnifique résidence deM. Hannibal Mac-Arthur, cachée dans un coudedu canal, sous des touffes d’orangers couvertsde fleurs et de fruits, et peuplée de kangarousdomestiques qui courent et s’ébattent le long dela grève.
Un peu plus loin vient l’école des orphelines,siLuée sur une éminence entourée de toutesparts de jardins et de pâturages, faisant faceau cottage 'de M. John Mac-Arthur, dont lesbâtimens jaunes se détachent sur un fond dedélicieuse verdure. A cette hauteur, le canalse rétrécit tout-à-coup, et prend le nom derivière, quoique l’eau en soit toujours salée.L’eau douce ne commence qu’au-delà du pontde Parramatta, où l’eau de la mer se trouvecontenue par une chaussée qui l’empèclie de