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avec les naturels de cette île. Une heure après,trois pirogues étaient amarrées le long du bord,apportant environ six quintaux de chanvre, dixcochons et une quarantaine de corbeilles depommes de terre , dont l’acquisition se fit à lasatisfaction réciproque des parties contractantes.Ces naturels avaient un air paisible et doux ;mais ils étaient inférieurs, sous le rapport phy-sique, à ceux du détroit de Cook . Leur costumeétait aussi plus négligé; il est vrai qu’ils n’étaientpoint parés comme ils le sont pour une expédi-tion guerrière.
Devant Tea-Houra, devant Iloua-IIoua, de-vant Waï-Tepari et devant le cap Ruuawaï,Poweli fit la même cérémonie, et partout lesnaturels accoururent au navire, apportant leurchanvre et leurs provisions. Poweli se procuraainsi trente quintaux de chanvre dans ces quatreendroits. Quant aux cochons, on lui en présentaen si grande abondance et à si bas prix devantHoua-Houa, qu’il fut obligé de les refuser. Lesnaturels de cette localité se distinguaient parleur bonne mine, par leur démarche altièreet par une grande vigueur. Tout en eux annon-çait l’audace et la résolution. Aussi Powelimit-il dans ses rapports avec ces tribus la plusgrande prudence. L’exemple de Rutherford en-levé par le chef Ema'ï et obligé de faire pendantdix ans l’apprentissage de la vie zélandaise, étaitune leçon qui devait rendre les autres Anglais bien défians et bien circonspects.
Nous quittâmes Ruuawaï le 5 mars , chasséspar une houle longue et creuse qui venait du N.Celte houle inquiétait Poweli ; elle allait contrela brise qui jusque-là avait soufflé de l’E. à TE.N. E. Ce contraste s’expliqua vers deux heures;alors, au milieu de grains de pluie et de rafalesviolentes, le vent souffla du N. au N. N. E. Lesoir c’était une tempête. Affalés sur la côte, demanière à ne pouvoir laisser porter vent arrière,il fallut, à toute force, tenir la cape, au risquede voir le petit schooner s’abîmer sous les lamespyramidales qui venaient déferler sur le pont.Heureusement, le 6 au matin, le vent s’apaisaen passant au N. O., et quand nous nous trou-vions à peu près à mi-chemin des îles Pouhia-i-Wakadi et Motou-Kora. La première, de mé-diocre hauteur, et de quatre à cinq milles decircuit, contient un volcan en activité perpé-tuelle, dont nous ne vîmes guère que la fumée.Motou-Kora, petite île située près de la côte,n’a pas plus d’une demi-lieue de long sur un millede large; mais vers sa partie S. E. se trouveun cône fort élevé et bien boisé. Presque enface de cette île et à peu de distance du rivage,
paraît un second cône isolé d’une forme sem-blable, mais bien plus important, que Cooknomma mont Edgecumbe. Tout annonce queces deux masses sont aussi des volcans éteints.
A une demi-lieue au vent de Motou-Kora,Poweli mit en panne et fit son appel ordinaire.Une pirogue seulement s’y rendil, montée pardix ou douze naturels, dont un seul pqraissaiiêtre le chef des autres. Après lui avoir livré troisquintaux de chanvre, cet homme ajouta qu’unequantité de chanvre plus grande lui avait étéréservée, mais que la plupart des chefs et desguerriers étaient partis depuis quinze jours pouraller au secours de leurs alliés, les Ngate-Awa, àTauranga . Cette tribu s’attendait à une attaquecombinée de toutes les forces du nord , et elleavait invoqué le secours de tous ses alliés dansla baie d’Abondance.
Le vent ayant passé au S. et au S. S. E., Po-well prit les amures à bâbord, et força de voilespour Tauranga , qu’il atteignit au coucher du so-leil. L’entrée de cette baie, assez étroite, n’estpraticable que pour de petits navires à cause deson peu de fond; mais à l’intérieur elle s’élargitconsidérablement, et le terrain qui l’environneoffre un aspect assez riant. Naguère, ses rivesétaient bien peuplées , et de nombreux espacesde terrain étaient plantés en pommes de terre,patates et taro ; mais les invasions désastreusesdes tribus du nord ont beaucoup diminué la po-pulation , et les cultures ont été reportées plusloin dans les terres pour les soustraire aux ra-vages de l’ennemi.
Quand nous entrâmes dans la baie, un petitschooner s’y balançait à l’ancre. «C’est l’Active,dit Poweli, petit bâtiment qui appartient auxmissionnaires. Il paraît que ces messieurs s’en-hardissent , et qu’ils accompagnent les naturelsdans leurs expéditions militaires. » En effet, lesévangélistes avaient essayé de s’entremettre dansles querelles des tribus ; mais les haines étaientsi vives et les rancunes si ardentes, qu’ils n’a-vaient pu déterminer une réconciliation. A lapremière vue, Poweli jugea donc que la placen’était pas tenable pour lui à Taurauga , et qu’iln’avait riende mieux a faire que de gagner la baieShouraki. Quant à moi, l’occasion était tropbelle d’observer la manière dont ces peuplesfont la guerre, pour que je la laissasse échapper.Je songeai aux missionnaires, en estimant que,si j’étais admis à partager leur fortune, je pour-rais tout observer sans courir de grands dan-gers. Je fis part de mon projet à Poweli. « Sansdoute, dit-il, c’est le meilleur parti à prendre ;'mais il est douteux que les missionnaires vous