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VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE.
acceptent. Ils craignent les nouveaux venus, etils craindront un Français catholique plus quetout autre. Mais si votre désir est de rester icipour assister à la guerre des Zélandais, je vousprésenterai à Tetore. Tetore est l’un des chefsde l’armée de la baie des Iles : c’est un de mesamis, mon obligé de vieille date. Moyennant unedizaine de livres de poudre, il vous prendraavec joie sous sa protection et vous traiteracomme son fds : vous partagerez sa bonne commesa mauvaise fortune.—Ne vaut-il pas mieux voird’abord les missionnaires P —Non; assurez-vous d’abord du chef sauvage. » Il fut convenuque la démarche aurait lieu le lendemain.
Durant la nuit, quelques décharges de canonnous apprirent mieux que nous étions sur unthéâtre de guerre. Au jour, la yole était prête;Powell m’accompagna sur le rivage, pour meprésenter au chef Tetore. Nous eûmes à tra-verser une immense flottille de pirogues, parmi :lesquelles régnait la plus grande activité(Pl. XLV — I). Tous les sauvages étaient en 'mouvement : les uns mettaient leurs barques à jflot ; les autres préparaient leurs armes. Au mi- !lieu de cete agitation, nous vîmes Tetore, un :peu à l’écart, donnant des ordres à ses olfi- jciers , d’un air calme et grave. Une belle natte !de guerre le couvrait : il tenait à la main un !mousquet étincelant, tandis que deux meres \pendaient à sa ceinture. Trois longues plu-mes blanches, insignes de son rang , flottaientau-dessus de ses cheveux rattachés au sommetde sa tète, et son visage était entièrement noircipar les dessins du tatouage. Powell s’avança versle chef, lui donna le sahit nasal avec toute lagravité possible , lui offrit un paquet de poudred’environ dix livres, lui fit part de mon désir,et ajouta qu’il lui saurait gré de tout ce qu’il fe-rait pour moi dans cette circonstance. A celteouverture, Tetore sourit, soupesa avec un sou-rire de satisfaction le paquet de poudre pours’assurer de la valeur du cadeau, puis réponditgracieusement à Powell qu’il savait bien qu’ilétait son ami, que cela devait suffire entre eux,et qu’en conséquence il me traiterait comme lepropre enfant du capitaine.
J’avais ainsi un protecteur assuré parmi leschefs indigènes ; il ne me restait plus qu’à son-der les missionnaires. Leur chef, M. Williams,ne se trouvait point alors à bord de l’active ; ilcampait sous une jolie tente déployée surla grève , et qui contrastait avec les huttes enbranchages des naturels. A la porte étaient cinqon six naturels, qu’à leur air recueilli, à leursmanières composées et timides, on reconnais-
sait sur-le-champ pour des disciples de la Mis-sion. Quand nous voulûmes ouvrir la tente, ilsnous arrêtèrent : « Le maître est en prières, »dirent-ils. Nous attendîmes dix minutes, au boutdesquelles nous fumes introduits auprès deM. Williams, qui nous reçut de la manière la plusglaciale. Powell parla pour moi ; il expliqua mondésir; puis, à mon tour, je pris la parole. Je tâ-chai de faire comprendre au missionnaire que jen’étais pas guidé dans cette démarche par unsimple sentiment de curiosité , mais bien par ledésir de signaler à l’Europe , à mon retour, lestravaux utiles des apôtres de la Nouvelle-Zélande .M. Williams répliqua froidement que, bien qu’ileût la volonté d’être utile, les circonstances s’yopposaient, et qu’il en était au désespoir. Alorsje vis qu’il fallait emplover un argument décisif:« Monsieur, lui dis-je , quelle que soit votredécision, je resterai ici pour accomplir mon des-sein ; si ce n’est en votre société et celle de voscollègues, du moins avec le brave chef Tetore,qui m’a pris sous sa sauve-garde, moyennant unbeau fusil de chasse à deux coups. » Cette brus-que déclaration eut l’effet d’un coup de théâ-tre. Le visage de M. Williams se dérida ; il metendit la main avec un sourire agréable : « Vousêtes bien vil ! me dit-il. Allons, puisque vous ytenez tant, vous serez des nôtres. Je voulaisvous éviter une vie pénible et dure ; vous insis-tez : je ne m’y oppose plus. Vous voici notrecompagnon et notre frère. » Dès ce moment, laglace fut rompue, et M. Williams fut pourmoi un tout autre homme. Sans démonstrationsoutrées, il devint bon, obigeant et affectui-ux.Supérieur à ses collègues , M. Williams avaitservi comme lieutenant de vaisseau dans lamarine royale, et il touchait même encore lademi-solde de son grade. Aussi se distinguait-ilpar l’étendue de ses connaissances et l’énergiede son caractère.
L’affaire ayant été ainsi conclue, Powell pritcongé de nous. Il allait remettre à la voile.Il était resté convenu entre nous qu’il laisseraità la baie des Iles le reste de îîion bagage , enle confiant aux missionnaires de Paï-IIia, si, d’icià quinze jours, nous ne nous étions pas revus.Je ne pris alors avec moi qu’un petit porte-man-teau contenant les effets nécessaires pour monséjour à Tauranga .
Je me trouvais donc en terre inconnueet au milieu d’événemens au moins singuliers.Embarrassé dès le début, j’aurais sans doute euun long apprentissage à faire, si M. Williamsne m’eût mis à l’aise presque sur-le-champ. Ilavait tracé jour par jour, fait par lait, le récit de