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VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE.
une colère épouvantable. Dans sa rage , il s’ar-rachait les cheveux, trépignait, proférait millemenaces et pleurait comme un enfant ; il finitpar lancer son habit à la mer. J’eus connais-sance du désespoir de Taï-Wanga , je le fis ap-peler et le questionnai ; il me répondit qu’iln’était pas juste de le traiter ainsi, attendu qu’ilétait ranga-lira de naissance, que c’était bonpour son compagnon Pahi, qui n’était qu’unesclave, et qu’à son arrivée chez lui, il se ven-gerait de ces insultes. Je lâchai de l’apaiser etdéfendis sévèrement aux matelots de le molesterdavantage. Mais ce qui consola le mieux le pau-vre Taï-Wanga, ce fut de recevoir une bonnecapote grise qu’il endossa à l’instant même pourremplacer son vieil habit; car il sécha sur-le-champ ses larmes et reprit toute sa bonne hu-meur. Ce naturel avait conçu beaucoup d’affec-tion pour moi ; comme j’avais témoigné le désirde faire une longue incursion dans l’intérieur,il s’était offert à me servir de guide et d’otageparmi ses compatriotes ; il revint meme deux outrois fois à bord, malgré la distance de Kidi-Kidi au mouillage , pour me renouveler sesoffres de services; mais des raisons particulièresm’empêchèrent d’exécuter mon projet. »
Quoique passionnés pour la vengeance, cespeuples ne sont pas étrangers aux sentimensde générosité. Ils sont d’humeur joviale et plai-sante , et l’un de leurs délassemens favoris estde parodier les gestes et la tournure des Euro-péens , ce qu’ils font d’une manière fort comiqueet souvent spirituelle. Pourtant leur maintienhabituel est sérieux et réfléchi. On a vu quelleopiniâtreté ils mettent à poursuivre leurs projetsde représailles, sans que de longues annéesécoulées puissent les leur faire perdre de vue.
A l’école des Européens, ces sauvages sontdevenus de bons ouvriers dans les métiers qu’ilsont appris; ils font d’habiles charpentiers, desmaçons, des forgerons, des armuriers intelli-gens, et aussi, avec un peu de pratique, d’excel-le ns matelots. Leurs relations avec les Européensleur ont donné quelques idées de négoce. Aven-tureux et hardi, le Zélandais aime les grandsvovages. Cependant il chérit sa patrie, et la re-voit avec de grands transports de joie.
Ces insulaires portent une vive affection àleurs enfans, à leurs pères et à leurs amis. Cetteaffection se manifeste durant la vie par despreuves de dévouement, et après la mort parles regrets les plus vifs et des mutilations vo-lontaires. Les survivans se déchirent le visageet le corps avec des coquilles et des pierres tran-chantes (Pl. U — 3). Quand ils voient les Eu-
ropéens supporter plus paisiblement des pertessemblables , ils prétendent qu’ils sont étrangersaux véritables sentimens d’affection; car, disent-ils , il n’y a point de douleur là où le sang necoule pas. Ces démonstrations sanglantes ontlieu encore quand ils doivent se séparer pourlong-temps des objets de leur tendresse. Les Eu-ropéens ont été touchés plus d’une fois du spec-tacle que leur offraient ces scènes de désolation.Dans ces occasions, des guerriers, impitoyablessur le champ de bataille, se montraient aussiéplorés que des femmes.
Le respect pour la vieillesse est aussi engrande vigueur parmi ces peuples. Partout, auxrepas, aux conseils, dans les grandes cérémo-nies , les places d’honneur sont réservées auxvieillards. Quand l’âge les éloigne des combats,on écoute leurs avis avec respect. Ces égards s’é-tendent jusqu’aux esclaves , et les chefs conti-nuent d’entretenir ceux qui parviennent à unâge avancé, même lorsqu’ils ne peuvent plus enrecevoir de services. L’hospitalité est aussi unevertu si générale parmi les Zélandais, que leurplus grand étonnement dans les colonies anglai-ses était de voir des hommes exposés à mourir defaim devant des boutiques de boulangers et debouchers. C’était là pour eux une monstruositéinexplicable, une énigme sans mot. Aussi, quandils voulaient parler d’un chef avare, ne trou-vaient-ils pas de point de comparaison plus sail-lant que celui de l’hospitalité anglaise. Taï-Wangaoffrant un jour à M. d’Urville des patates qu’ilprenait dans la corbeille de son oncle Shongui,et voyant que cet officier hésitait à les accepter,lui dit : « Prends, ranga-tira , nous ne sommespoint à Port-Jackson; il n’est pas nécessaire dedonner de l’argent pour avoir de quoi manger. »
Ajoutons que ces peuples, par leur commerceavec les Européens, ont perdu plusieurs de leursqualités natives. Ainsi ils sont devenus défians ,dissimulés, avares, exigeans et cupides. Peu devertus nouvelles leur sont venues en échange ,et d’ailleurs pas une de leurs barbares coutumesn’a encore réellement cédé au contact de la ci-vilisation. Sans doute, ce progrès arrivera, maisà la longue, et quand les guerres, devenuesplus sanglantes encore par l’introduction desarmes à feu, auront décimé les populations zé-landaises, et quand ils auront sous les yeuxd’autres modèles que ceux que leur offrent lesbaleiniers anglais et américains.
Rien de plus simple que la constitution poli-tique de ces peuples. Chaque tribu, et proba-blement ce n’était qu’une seule et même famille,reconnaissait un chef chargé de veiller à ses iu-