414 VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE.
supérieure de ce lac, le pays nous parut agréa-ble et le terrain de niveau. L’eau était d’unecouleur rougeâtre , et avait un goût saumâtrequ’elle devait probablement à l’eau salée quifiltrait à travers la grève, ou peut-être avait-elle, à l’O., avec la mer, quelque communica-tion que nous n’avions pu découvrir. Nousessayâmes d'expliquer aux naturels qui nousaccompagnaient que cette eau n’était pas bonneà boire , et alors ils retournèrent au bord de lamer. Quand ils furent vis-à-vis le bateau, ils de-vinrent extrêmement bruvans, parlèrent très-haut, et se séparèrent comme pour nous entou-rer. Un jeune homme s’avança vers moi avecune attitude menaçante. Il disloquait tous sesmembres , retournait ses yeux , faisait de hi-deuses grimaces, et se donnait de la sorte, ainsique par ses gestes, l’aspect le plus féroce. Dèsque je l’eus couché en joue avec mon fusil àdeux coups, ses contorsions cessèrent. Les in-tentions hostiles des insulaires étaient trop évi-dentes pour s’y méprendre, et afin de n’avoirpas à recourir à de lâcheuses extrémités, le ca-not eut ordre d’avancer pour nous recevoir.Alors, quoique nous fussions sur nos gardes, ilscommencèrent l’attaque ; et, pour éviter d’etrebattu, avant de pouvoir faire retraite, je fis par-tir à regret un coup de fusil chargé de menuplomb, que j’espérais devoir suffire pour les in-timider sans en blesser dangereusement aucun,et pour les empêcher de troubler notre embar-quement. Une lourde massue dirigée contreM. Johnslonc vint frapper son mousquet avecune telle force, que l’arme tomba à terre ; maisil la releva avant que son antagoniste eût pus’en saisir, et il fut obligé de faire feu pour pa-rer un second coup dont il était menacé. Unsoldat de marine et un matelot qui étaient pla-cés auprès de lui furent, par le même moyen,forcés d’entrer dans l’eau, mais non sans avoirfait usage de leurs armes, le danger imminentauquel ils élaient exposés ne leur ayant pas per-mis d’attendre des ordres. Le commandant ducanot, nous voyant serrés do près par les insu-laires et obligés de faire retraite, fil feu aussi, cequi les mit eu fuite. J’ordonnai de cesser à l’ins-tant, et je fus charmé de voir nos ennemis s’é-loigner sans qu’aucun d’eux parut blessé. Cetteillusion fut de courte durée; on découvrit qu’unhomme était tombé, et je suis affligé d’ajouterqu’on le trouva sans vie. Une balle lui avaitcassé le bras et percé le cœur. Nous dirigeâmesimmédiatement nos pas vers le eanoL ; mais leressac l’empêchant de s’approcher, il fallut nousrendre d’abord à l’endroit où nous avions des-
sein de nous rembarquer. Pendant que nousnous relirions, nous vîmes un des naturels sor-tir du bois où tous s’étaient réfugiés, et s’étantplacé près du mort, nous l’entendîmes distincte-ment exprimer sa douleur par des lamentationssemblables à des hurlemens.
» Lorsque nous approchâmes du lieu où nousavions débarqué, nous ne vîmes aucune appa-rence d’habitations, quoique nous dussions sup-poser que les femmes et les enfans nous regar-daient du fond du bois pendant que nous con-versions avec les hommes à l’instant de notrearrivée; Quelques traces que l’on suivit ne con-duisirent qu’à dos monceaux de coquilles et à desretraites entourées d’une simple palissade et for-mées de la même manière que celles que nousavions vues à notre débarquement. Pour donnerà connaître aux naturels les bonnes intentionsavec lesquelles nous étions venus vers eux, etpour leur faire aussi quelque réparation de l’in-jure que nous leur avions faite en nous défendantcontre une attaque que nous n’avions point mé-ritée, nous plaçâmes dans une pirogue le restedes bagatelles que nous avions apportées. Pen-dant que nous faisions route pour gagner levaisseau, nous en vîmes deux qui accouraientvers le lieu où ces pirogues étaient mouillées;mais quand nous fûmes à bord, il nous devintimpossible de les distinguer, même avec noslunettes.
» Les hommes étaient de moyenne taille,vigoureux, bien proportionnés, et ils avaientles membres pleins. Leurs cheveux et leur barbeétaient noirs, et quelques-uns les portaient longs.Les jeunes gens avaient leur chevelure relevéeen nœuds sur le sommet de la tête, et entre-mêlée de plumes noires et blanches. Quel-ques-uns d’entre eux s’étaient arraché la barbe.Ces insulaires ont tous le le teint d’un brunobscur, les traits prononcés et de mauvaisesdents. Leur peau n’offrait aucun signe de ta-touage , et ils semblaient très-propres. Pourvêlement ils portaient une peau d’ours ou deveau marin attachée autour du cou avec un cor-don natté, et qui leur tombait jusqu’aux han-ches, le poil tourné en dehors. D’autres avaienten place des nattes très-art.istcment faites, atta-chées de même cl qui leur couvraient les épauleseL le dos. Quelques-uns étaient nus, à l’excep.tion d’une natte d’un tissu fin, qu’un cordonfixait autour des reins. Nous ne remarquâmespas qu’ils eussent les oreilles percées, ni qu’ilsportassent des ornemens sur leurs personnes,excepté cependant quelques-uns d’entre eux quiavaient un collier de nacre de perles. Plusieurs