LIVRE I. CHAP. Vil. 155
vaincu, r Afrique ne tenoit plus qu’à un filet, & la Sicile â rien. En effet n’eût-ilpas fallu que les Carthaginois abandonnassent celle-ci pour sauver l’autre, qui n’eût pûéviter sa ruine? Jamais Carthage n’eût pû s’en tirer. Toute la puissance de Rome n’eût-elle pas fondu fur elle ? Les Carthaginois avoient-ils des places capables d’arrêter les vic-torieux? Aucune: rien n’empêchoit les Romains d’affiéger Carthage. L'Afrique netomboit-elle pas avec elle ? Les Romains étoient presque les maîtres de la Sicile lorsqueRégulus paílà en Afrique. A quoi penfoient-ils, lorfqu’ils laissèrent leur Général avecdes forces si médiocres, lors même qu’il étoit en leur pouvoir de lui en donner au dou-ble, & d’inonder même toute l’Afrique du nombre de leurs légions? Le croioient-ilsUn second Agatocles? S’ils le penfoient ainsi, l'événement ne répondit pas à leur atten-te. Mais que font devenus ces cent cinquante mille hommes qui combattirent à Ecno-me ? Y périrent-ils tous ? Cela ne fe voit pas : s’ils ont passé en Sicile, que font-ils là,lorsque Régulus est en Afrique? Si les restes de cette armée étoient en Sicile, il falloitque les forces des Carthaginois fussent si grandes dans cette Ifle, qu’il y eût au moinscent mille hommes. Je ne les trouve point: où auroient-ils passé ? Notre Auteurn’au-roit-il pas mieux fait de nous l’apprendre ? Il n’en fait rien pourtant. Je ne puis par-donner cette inéxactitude au plus éxact des Historiens de l’antiquité. Reprenons notresujet.
Les deux armées étoient dans un égal avantage à l’égard du terrain, elles ne l’étoientpas moins dans le nombre. Six ou sept cens hommes de plus ou de moins, décident ra-rement entre deux armées, si d’ailleurs le plus foible l’emporte de quelque chose furl’autre du côté du courage. Tel étoit l’avantage des Romains fur les Carthaginois.Ceux-ci en avoient pourtant un très-considérable, c’étoit le grand nombre de leurs élé-phans contre un ennemi qui n’en avoit point ; ce qui faifoit disproportion de forces,& certainement ces animaux firent tout, comme ceux d’Antiochus Soter contre lesGalates, dont nous rapporterons l’éxemple tout à l’heure. Quant à la cavalerie de Xan-tippe, infiniment supérieure à celle du Consul, & dans un païs favorable, elle n’eûtdu tout point décidé, & ne décida pas non plus dans cette bataille. L’infànterie n’enavoit rien à craindre, elle connoissoit trop bien fa force indépendamment de fa dispo-sition , qui étoit propre à tout. Le Consul n’avoit donc à se défendre que contre leséléphans, & rien ne lui étoit plus aisé : s’il eût laissé de plus grands espaces entre lescolonnes, ces animaux fussent sortis par ces issues malgré leurs conducteurs. Dans labataille qu’Antiochus Soter livra contre les Galates, les éléphans remportèrent seuls lavictoire, & fans ces animaux ce Prince ne pouvoit éviter d’être défait. Nous allonsdonner cet éxemple : c’est Lucien qui nous le fournit.
5, Antiochus instruit de la valeur des Galates, & voiant le grand nombre de leurs» troupes, leur phalange extrêmement serrée ; sur le front, des soldats pesamment ar-" mez couverts de cuirasses d’acier, & rangez fur vingt-quatre de profondeur, à cha-" que aile vingt-mille chevaux, au centre quatre-vingt chariots armez de faux tout» prêts à fondre fur lui, & deux fois autant d’autres à deux chevaux; Antiochus," dis-je, à l’aspect de cette armée, qui lui paroissoit invincible, désespéra de la victoi-" te. Le peu de tems qu’il avoit eu pour se disposer à cette guerre, ne lui avoit pas’> permis de lever les forces, & de faire les préparatifs qu’elle méritoit. II n’avoit que’ 5 peu de troupes, encore n’étoient-elles couvertes que de petits boucliers : l’armure55 légére faifoit plus de la moitié de son armée. Déja il panchoit a finir cette guerre» par un accommodement le plus honorable qu’il lui seroit possible, lorsqu’un Rho-" dien nommé Theodotas, homme résolu & expérimenté dans la tactique, lui réléva55 le courage. 11 lui conseilla de cacher tellement les seize éléphans qu’il avoit, que les-5 ennemis ne pussent pas les appercevoir : & quand le signal du combat seroit donné,
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