, 82 . HISTOIRE DE POLYBE,
On a vû pourtant de ces esprits lourds, en matière de guerre, réussir quelquefois;mais si l’on y prend garde, le succès de leurs affaires vient bien moins de la justesse desmoiens qu’ils prennent, que de Imprudence ou de l'ignorance, ou de la lâcheté deceux à qui ils ont affaire. Finissons ceci par une maxime d'un de nos Maîtres : Celuiqui pense k tout ne fait rien : celui qui pense k trop peu de choss , eft souvent trompe'.
Autre faute du Romain. Lorsque Claudius s’apperçut qu’il avoit manqué l’heure»il pouvoit virer de bord, & s’en retourner d’où il étoit venu ; c’étoit tout ce qu’ilpou-voit faire de plus sage & de plus judicieux : l’autre parti étoit incertain & douteux. Sessoldats ne manquoient ni de courage ni de résolution ; mais cela ne suffit pas pour lavictoire. 11 leur íaîloit un Chef capable de les conduire, ils s’apperçûrent bientôt qu’ilsen manquoient. Pour reprendre ses fautes, car on ne le sauroit trop pour notre instruc-tion ; dès qu’il se sut présenté devant le port, il ne songea pas à se mettre en bataille,& â se précautionner en dehors; il fit plus : il négligea de faire reconnoître non feule-ment l’entrée du port, où il n’auroit vû personne, mais encore les rochers & les é-cueils qui étoient près de l’endroit où Adherbal s’étoit caché avec toute fa flotte. Sile Consul eût pris cette précaution, il se dégageoit d’un piège , qui n’étoit pas autre-ment fort subtil, & qui ne pouvoit réussir que contre un Général imprudent, sans ex-périence & fans précautions. Pour peu qu’il en eût pris, l’ennemi se sût trouvé très-embarassé, & fût tombé lui-même dans le piège qu’il avoit tendu : l’on peut dire qu’ilétoit surpris lui-même, attaqué, environné & acculé contre ces rochers fans aucune es-pérance de se sauver, qu’en donnant tout au travers, & en faisant périr les bâtimenspour sauver les hommes. Disons la vérité i le Général Carthaginois donna beaucoupà la fortune, c’étoit une nécessité : que sai-je s’il ne fut pas plus heureux qu’il nefut habile?
L’entreprise de Telutias, Général de la flotte de Lacédémone, fur le port d’Athè-nes , fut bien autrement conduite que celle de Claudius. Elle mérite d’avoir place ici,c’est Thucydide qui nous Rapprend : nous nous servirons de la traduction d’Ablancourt;car lorsqu’on peut joindre futilité des exemples aux charmes de la diction, il faut bien segarder de négliger les Auteurs qui en font les mieux fournis.
Les Lacédémoniens aiant donné le commandement de leur armée navale à Telutias,avec l’applaudissement de toute la flotte, il voulut faire voir à ses soldats qu’il étoit di-gne d’être à leur tête, par une entreprise des plus hardies dont l’Histoire fasse mention,& d’une conduite si admirable, que je ne vois rien de plus beau & de mieux ménagé 'tout dépendoit du secret & de la diligence. II débuta par une harangue pour encoura-ger ses soldats, & ces harangues font d’un grand effet. Quoique ce ne soit plus la mo-de d’en faire, celle-ci passera ici avec le reste, pour nous exciter à la sobriété, & à biend'autres vertus.
,, Quoique je ne vous apporte point d’argent, Compagnons, j’espére avec l’aide des„ Dieux, leur dit-il, de vous faire subsister par votre valeur & par ma conduite. Vous„ savez que tandis que j’ai commandé, vous n’avez point été traitez plus mal que moi*„ & que j’ai toujours mieux aimé manquer de quelque chose , que de vous en vois„ manquer. En un mot, je me passerois plutôt deux jours de pain, que de vous en,, laisser passer un jour. Auffi ne m’avez-vous jamais vû faire bonne chère , qu'alos*„ que vous avez eu de tout abondamment; & comme ma porte est toujours ouverte*„ & que tous ceux qui ont affaire â moi me peuvent parler à toute heure, je ne vous„ puis tromper ni surprendre : quand vous me voiez donc souffrir, vous ne devez p aS„ trouver étrange de souffrir avec moi, puisque c’est pour votre intérêt. Ce n’ e ^„ stue par les travaux & les dangers que nos ancêtres font montez à ce haut faîte de„ grandeur; & en continuant comme vous avez commencé, vous couronnerez les vo-