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Tome I.
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L I V R E I. CHAP. XII. -89

son semblable, avoir adopté cette maxime, & s’en trouva toujours bien. Carthalon lapratique dans toute son étendue dans cette affaire. Il vient de brûler une partie de la flot-te Romaine devant Lilybée. Un autre, qui ignoreroit la maxime, se glorifierait d’u-ne telle action, s'en contenterait ; il n’iroit pas plus loin. Le Carthaginois habile n'agarde d’en demeurer là, il est averti que l’ennemi est en mer, qu’il amène un grand con-voi de huit cens vaisseaux de charge, sous l’efcorte de six vingt navires de guerre ; ilremercie la fortune qui lui offre l’occasion de remplir la maxime. II va au-devant decette flotte fur la route d’Héraclée, il la joint & l’attaque promptement, de peur de lais-ser entre les mains de cette fortune une occasion de défaire ce qu’on n’aurait pas ache-vé. II mérite que nous lui appliquions en Latin, après l’avoir dit en François,ce queLucain attribue au Capitaine Romain :

Nil attum credens , dum quid JkpereJfet agendum.

Voilà le caractère d’un véritable Chefd’armée, l'humeur d’un vrai Conquérant quine veut point laisser de queue aux guerres, ou du moins à une campagne. Les Géné-raux d’une humeur toute différente fe contentent du moins lorsqu'ils peuvent le plus,supposé qu’ils le connoiffent, ils cherchent l’éclat, & non le solide. Il ne faut pas

douter qu’ils ne (sapassent de grands coups , s’ils croioient être auflì heureux aujour-d’hui qu’ils l’ont été le jour précédent. Car on cherche naturellement à s’illustrer, &Une victoire ne suffit pas pour cela. La victoire, dit Tite-Live , n’est pas toujoursUne marque de la valeur & de l’intelligence. Qui fait s’ils ne craignent pas qu’un se-cond combat ne leur fasse perdre la gloire du premier ? Qui fait si ne se défiant de riende ce côté-là, ils n’ont pas un deíìein secret d’allonger la guerre de quelques campa-gnes, pour fe rendre plus nécessaires? Il y a telle campagne qui acheveroit une guerre,st les Généraux, pour leur profit particulier, au préjudice de celui du Prince, ne four-nissoient adroitement des ressources à l'ennemi pour la continuation dè la guerre. Gabi-nius prenoit à toutes mains, pillant indifféremment amis & ennemis. Ces sortes de su-percheries faites aux Souverains sont fans nombre dans l’Histoire ancienne & moderne.Les Généraux, qui font la guerre comme un métier uniquement pour amasser de l’ar«gent, déshonorent les armes. Cela me fait souvenir d’un passage d’Aulugéle, qui vautla peine d’être rapporté. Cornélius Rufinus étoit brave & grand Capitaine, mais d u-ue avarice & d’une rapacité prodigieuse. II choisit un tems ou les affaires des Romainsetoient en danger, pour demander le Consulat. 8es Compétiteurs etoient des gens quïst trouvoient aussi peu chargez de mérite que de capacité pour la guerre. Fabricius l'estaissoit extrêmement. Il ne laissa pas que de briguer pour lui, & trës-fortement. Onsoi en demanda la raison : c’est, répondit-il, que j’aime mieux être pillé que vendu. Ré-gnons aux Généraux qui ne sont pas semblables à ceux-ci, & quï font le moins lorseflu’ils pourraient fort bien pousser au plus : je croirais volontiers qu’ils sont capablesd’une bonne affaire, & de la gagner pleinement & fans équivoque; mais leur perpétuel-je défiance & leur incertitude naturelle ne leur permettent pas de tenter une secon e oisb fortune, & encore moins une troisième, qui peut terminer & finir la guerre.

11 est pourtant surprenant que les plus grands Capitaines aient été sujets a cette fortede défaut avec ses qualitez du monde les plus rares, & qui y sembloient les plus oppo-ses. Nous en connoissons un bon nombre, anciens & modernesus peuvent se con-soler de ce défaut, puisque tant d’autres plus grands qu’eux y ont été sujets. On croi-sait , en lisant leurs faits & leurs gestes, qu’ils ne savoìent que se battre ; xls sont à l’a-bri de tout reproche fur ce point, braves au-delà de tout ce qu’on peut dire, sc bat-l sot très-bien & très-vigoureufement pour la victoire : à deux pas dè là ils fe délassent ,

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