»i8 HISTOIRE DE POLYBE,
Quelquefois elle s’est présentée fur ma route; mais comme elle n’étoit pas d’humeur ì.marcher de compagnie avec l’honneur, la franchise, la probité, & quelques autres ver-tus militaires que je méne assez volontiers avec moi, je l’ai envoiée porter ses faveurs àd’autres, qui moins difficiles s’en font accommodez aux conditions qu’elle a voulu, &j’ai continué mon chemin, ne pensant qu’au coup d’œil dont est question.
Lors donc que l’on est en voiage, on éxamine en marchant tout le pais qui se trou-ve à portée de la vue, toute la ligne du terrain le plus éloigné, comme toute Pétenduede celui où nous sommes. On campe par imagination une armée fur le terrain qui ssdécouvre le plus devant nous, & que nous volons en face. On en considère les avan-tages & les défauts, on volt ce qui peut être favorable à la cavalerie ; ce qui est propreà l'infanterie; je fais la même chose dans le pais qui est en deçà, je forme imaginaire-ment les deux ordres de bataille, & imaginairement je mets en œuvre tout ce que je fâide tactique & de ruses de guerre. Par cette méthode je me perfectionne le coup d’œil,je me rends le pais familier, & je me fortifie dans Part de saisir promptement les avan-tages des lieux, ou ce qui peut y être désavantageux ; outre que j’avance en connoissan-ces & en savoir, & que je passe mon tems fans aucun ennui, en satisfaisant ma passion.Passons maintenant aux observations fur la défensive & fur P offensive» par rapport à laguerre d’Eryce.
§- v.
Ou'me guerre de défensive ne put être eftime'e , fi t offensive ne fytrouve souvent mêlée .
O N voit souvent des Généraux à la tête d’une armée formidable , & d’une telledisproportion de forces avec celles de l’ennemi , qu’on diroit qu’elle le va en-gloutir, & lui faire son épitaphe, & cependant on passe toute une campagne, & sou-vent plusieurs de fuite, fans rien faire, fans avancer d’un pas, quoique la valeur soitégale des deux cotez. Les Anciens & les Modernes nous fournissent une infinité de cessortes d’éxemples. D’où vient cela? C’est que Pun, bien que plus foible ,est plus ha-bile & plus rusé que l’autre. Mais cette inégalité de forces ne devroit-elle pas produi-re quelque chose de plus que ce que l’on voit? Est-ce toujours un Agésilas, un Alé-xandre, qui d’une hardiesse inconcevable en apparence, attaquent un grand Empire,chacun à la tête d’une petite armée contre un nombre innombrable de Perses effêminez ?Non, je ne suppose pas un tel contraste, où il n’y a ni instruction ni profit pour lesgens de guerre, je suppose tout le contraire dans ce que je vais traiter : deux nations■belliqueuses, un Amilcar contre un Consul Romain, tous les deux hardis, braves, en-tendus 8c déterminez , dont Pun habile plie sous un plus habile. On alléguera qu’unegrande armée contre une autre beaucoup moindre, mais favorisée de Pavantage des lieux:,ne pourra rien, parce qu’en comparant la foible avec la forte il y aura équilibre danstoutes les deux. Voici donc ce que nous avons pensé là-dessus, ou ce que les faits,que notre Auteur rapporte en grand nombre, & ce que notre propre expérience nousDnt appris.
Un Général d’armée, consommé dans la science de la guerre, hardi, entreprenant,fin, rusé, sage, d’un grand sens, & d’un coup d’œil admirable, tel enfin que Barcas,se trouvant réduit à vingt mille hommes contre soixante mille d’une valeur égale , n’agarde d’agir offensivement, & haut. à la main, en pleine campagne , la partie ne feroitpas tenable : quoique M. de Turenne nous ait fait voir le contraire au combat de Molt-«eicn > & en bien d’autres occasions ; mais comme ce grand Capitaine étoit un de ces