L I V R E I. CHAP. XIV. u,
génies extraordinaires, que la nature ne produit que lorsqu’elle veut signaler tout sonpouvoir, nous nous bornons aux hommes moins rares. Céder toujours le terrain pouréviter un engagement, ce n’est pas entendre la guerre. Couvrir un certain païs qu’ilnous est important de conserver, & abandonner l’autre qui nous Test moins, & quiréduit l’ennemi à fort peu de chose, c’est beaucoup contre des forces devant, lesquellestout autre n’oserait se montrer; mais un grand Capitaine va plus loin, il conserve letout, il couvre ses places, il empêche que l’ennemi n’attente fur aucune, il le tient per-pétuellement en cervelle, & fur une ligne de frontière toujours parallèle,fans qu’il puis-se en outrepasser les bornes, & s’ouvrir un passage dans le païs. C’est ce qu’on ne voltpas fort communément , & c’est ce qu’on ne remarque pas même dans Fabius Maxi-mus, qu’on appelloit par dérision le pédant d’Annibal ; non fans quelque fondement ,puisque celui-ci l’aiant toujours en queue, n’en étoit pas pour cela moins heureux dansses entreprises, & il ne paraît pas que le Romain l’ait jamais arrêté dans aucun endroit ;il n’étoit tout au plus qu’incommode.
Il s’agit donc d’occuper des postes avantageux dans une défensive. Or on ne lesrencontre pas toujours dans les païs ouverts & coupez ; mais on les trouve dansceux de montagnes , & tels que celui où les Romains & les Carthaginois se cam-pèrent. Dans ces sortes de guerres, comme dans presque toutes les autres, la pèle& la pioche sont la ressource des íoibles, ou de ceux qui ne veulent rien hazarder.Ce font les seules armes avec lesquelles l'on se défend, & les plus salutaires pourempêcher l’effet des autres. L’on se retranche & l’on sc met en état de ne rien crain-dre d’un coup de main, S’il n’y avoit que cela à faire, le Général d’intelligence cour-te en ferait bien tout autant que le plus habile ; mais il y a bien au-delà.
La science des postes est une des plus grandes parties d’un Chef d’armée , & peut-
être la moins connue. Le Général Staremberg nous a fait voir admirablement qu’il îapossédoit dans toute son étendue. Se terrer dans un camp, & s’y enfoncer jusqu’auxoreilles, comme un taupe, fans penser à rien au-delà du poste que l’on occupe, c’est êtretaupe, & rien davantage: si le poste n’est pas important, ou s’il peut être tourné pardes revers qui ne font que trop ordinaires dans les païs de montagnes, il est très-déíà-gréable de se voir laissé là par l’ennemi, & très-honteux de s’y être fié. 11 faut doncque celui qui s’établit dans ces sortes d’endroits , puisse communiquer d’une vallée àl’autre, & former une bonne ligne de communication, & l'étendre aussi-loin qu’il peut.Car si l’ennemi court & longe fa parallèle pour tâcher de pénétrer l’autre, il faut quecelui qui lui est opposé se mette en état de courir & de longer la sienne, de lui faire fa-ce, & d’arriver aux autres postes fort peu avant son ennemi, qui pourrait bien lui don-ner le change par une contre-marche. II faut une vigilance extraordinaire, Sc une con-ftoissance parfaite du païs que l’on défend, pour en empêcher Tentrée, Sc disputer leterrain contre un ennemi plus fort , qui n’a garde de perdre aucun temsil est pour-tant bon de rendre tout à fait inutile fa vigilance, comme fit le Consul Romain con-tre Amilcar, qui faillit à lui faire perdre patience.
Ces deux habiles Généraux âvoient chacun un avantage qui les dispensoit des inquié-tudes ordinaires à ceux qui peuvent être tournez. Ils ne pouvoient agir que par une tê-te ; car bien que Polybe ne le dise pas, il est aisé de le comprendre par leurs manœu-vres & par leur conduite ; ce qui est fâcheux à celui cjui veut pénétrer & passer outre»& qui ne le peut que par le front qu’on lui oppose. Cela paraît dans la façon de fai-re la guerre du Carthaginois, qui n’étoit pas toujours la même, & qu’il changeoit se-oti les occasions ; le Consul ne varioit pas moins la sienne » s’il falloit attaquer ou sedéfendre. Toute cette guerre se paílà de la sorte , en attaques & en défenses récipro-*l Ues ; mais Barcas, plus que l’autre, fit voir par fa conduite, qu’un Capitaine cxcel-
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