i 5 8 HIST. DE POLYBE, UVRE I. CHAP. XIV.
enfin une obéissance trop scrupuleuse qui fait perdre un bon moment, est un respect sortmal entendu. Je voudrais me souvenir de l’Auteur qui a dit tout cela, je lui en seroisvolontiers honneur ; ce pourrait être Montagne. Revenons à notre sujet.
La fin de cette campagne fut plus heureuse aux ennemis ; car bien qu’ils eussent ledouble de chemin à faire, & même au-delà pour entrer dans les vallées, où nous avionspeu de troupes , & entreprendre fur quelqu’une de nos places , ils ne laissèrent pas qued’y arriver quelques jours avant le Maréchal de Tessé, à qui il importoit si fort deles prévenir. Suze leur tenoit plus au cœur qu’aucune autre comme étant un poste degrande importance , sachant d'ailleurs que l’homme qui étoit dedans étoit d’une consti-tution plus propre à amasser de l’argent que de s’acquérir de la gloire par une défensehonorable , ce. qui augmentoit leur envie d’en faire le siège ; mais pour réussir il falloirdonner le change par quelque faux mouvement à l’Officier Général qu’on avoìt laissédans ces vallées pour y commander, ce qui ne leur parut pas possible. Ils marchèrentdans cette intention. Ils eurent d’abord le bonheur de prévenir l’armée qui leur avoitfait tête en Provence , & fait lever le siège de Toulon ; je dis bonheur, parce que cefut bien moins par l’esset de plusieurs marches forcées que par notre négligence & notrelenteur, qui parut d’autant moins concevable, que nous pouvions arriver avant eux fansnous trop presser. Si l’on m’en demandoit la raison, on m’embarrasserait fort. Je n’aijamais pu la savoir , & je suis là-dessus dans une ignorance très-crasse. Qui fouilleraitdans les papiers du Maréchal la trouverait peut-être , & comprendrait aisément qu’ileût marché plus vite s’il eût été le maître. En attendant cette découverte historique ,qu’il me soit permis de dire que les lents & les engourdis à la guerre auront auffi peu depart à la gloire de ce monde , que les tièdes à celle du Ciel.
Cette marche pesante du Maréchal ne fut pourtant pas la cause du siège & de la pertede Suze , on doit l'attribuer toute entière à celui qui commandent dans les vallées. Jeparle ici en homme qui a vû, & non fur ce que je puis avoir appris des autres; il avoitassez de troupes pour réduire l’ennemi à l’abíùrde : mais aiant dégarni le poste importantdu Pas de l’Ane , qui couvrait Suze , pour courir au secours de la Pérouse , qui étoitun rien , & de nulle conséquence, sans prendre garde que c’étoit un piège que l’ennemilui tendoit , où malheureusement il se laissa prendre ; & pendant qu’on l'amusoit encet endroit-là , M. le Prince Eugène lui déroba une marche avec un grand corps del’armée de M. de Savoie. Il fit une si grande diligence, qu’il arriva devant Suze lors-qu’on s'y attendoit le moins.
Il íalloit attaquer le Pas de l’Ane & le prendre; ce qui ne fût pas difficile : celui quiy commandoit, homme de courage , mais vieux, décrépit , tombant en ruine d’esprit& de corps , se trouva hors d’état d’agir , ce qui fut un malheur. A son défaut unautre se chargea de cette besogne , homme célèbre par sa lâcheté à la défense de la cita-delle de Modéne, qui capitula par le conseil d’un Commissaire de guerre qui trembloitde peur, & à l’insçû de sa garnison: ce fut donc cet homme qui défendit ce poste avecle même courage & la même conduite qu’il avoit fait paraître à Modéne, c’est-à-direavec toute l’ignorance & la honte possible.
Fin du premier Tome.