LIVRE I. CHAP. XIV. LZ7
sortie , & l’exécuta avec tant de courage, de sagesse & de conduite, que je ne vois riende mieux pensé & de plus heureusement entrepris. Iì chassa les ennemis de tous ses pos-tes : & cela fut poussé si avant , qu’ils furent obligez de lever honteusement le siège ,& de faire retraite. Qu’est-ce que le gros de notre armée faifoit en ce tems-la ? Cha-cun le fait : voici ce qu’elle auroit dû faire selon moi.
Je n’entre pas dans les raisons qu’on eut d’empêcher les païíâns de prendre les armes Telles me font tout à fait inconnues: je laisse à de plus habiles à les deviner, aussi-bien quecelles d’áhandonner la Provence , & de se couvrir de la Durance ; tout cela passe la por-tée de mon esprit. II est certain que si l’on eût lâché la bride aux gens de la campagne,tous les éperons du monde n’eussent servi de rien à nos ennemis. Qui nous empêchoitd’envoyer quinze mille hommes , & autant de païsans , occuper le bois de l’Estrilles ,& d’y prévenir cette armée , qui se retiroit en hâte ? Nulle puissance n’étoit capable denous forcer dans ce poste, deux heures de travail eussent luffi pour nous mettre en étatde ne rien craindre , en faisant un abattis d’arbres depuis la mer jusqu’à la montagne.Que ne tiroit-on ensuite un bon retranchement derrière, si on l’eût jugé à propos,quoique l’abattis valût infiniment plus ? Ceux de la flotte auroient-ils été assez hardispour faire une descente, ou prendre des revers comme ils avoient fait au Var ? Cettepensée ne peut venir à l’esprit ; nous aurions garni la côte d’une armée de païsans. Jedemande par où l’armée de terre se seroit retirée ? Son unique ressource étoit dans faflotte, s’y sût-elle embarquée à différentes reprises : Quelles mesures n’auroit-il pas fal-lu prendre ? Outre que ce n’eût pas été une petite affaire, elle en eût eu une autre bienplus fâcheuse ; elle se fût trouvée en tête les troupes du retranchement , le Marquis deGoesbriand à dos , le Maréchal de Tessé fur les hauteurs des montagnes que l’ennemiavoit fur son flanc droit, & peut-être plus de trente mille païsans, plus mauvais que lestroupes réglées. Tout cela se donnoit la main ; qui nous empêchoit alors de faire unbon coup , & d’enveloper les ennemis de toutes parts ? Tout cela faute aux yeux desmoins clairvoians. J’avois cette campagne fur le cœur.
Je trouvai l’occasion quelques années après d’en raisonner avec feu le Maréchal deT este , il me fit l’honneur de me dire que les ordres de la Cour n’étoient pas toujoursconformes aux intentions des Généraux. Que diriez-vous , dit-il, du Ministre quime mandoit de tenir la défensive fans rien hazarder , & de laisser aux mouches à dé-truire cette armée, comme si nous eussions fait un traité de ligue offensive & défensiveavec ces filles de l’air. D’ailleurs, continua-t-il, mon dessein étoit de chasser l’ennemi,& de l’expulser de la Provence. II s’en retire , la prudence dans ce cas-là demandoitque je me contentasse d’avoir rempli mon dessein & les ordres de la Cour , qui m’avoitdonné des menotes ; & il ajouta, que la maxime de Scipion aiant été tout aussi-tôt alléguée,qu’il faut faire un pont d’or à l’ennemi qui se retire , il s’en étoit tenu là , n’osant en-flaindre les ordres qu’il avoit. Voilà qui est le mieux du monde. Cet excès de pru-dence , qui ne venoit pas de lui , ne fut pas du goût de bien des gens. Il est bond avoir de la prudence, de ne rien mettre au hazard que le moins qu’on peut ; maisla prudence elle-même veut qu’on profite des occasions que la fortune nous preíente. Sion les laisse échaper, c’est une très-grande imprudence. 11 me vient une réflexion furces ordres de la Cour, qui empêchent un Général de profiter des occasions : je ne veuxpas la remettre à une autre fois , de peur de l’oublier.
La déférence qu’un Général d’armée est obligé d'avoir pour les volontez du Prince ,m doit pas lui lier les mains & le pouvoir de faire un bon coup qui paroît infailli-ble & décisif. Cette volonté , toute souveraine qu’elle est , dépend des circonstances& des conjonctures que toute la prudence humaine ne peut prévoir ries vents fur la mer;* e tern s, les lieux & les occasions fur la terre, se moquent des résolutions du Cabinet;
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