xxxêa VIE DE POLYBE.
Polyb. soit que íà réputation l’y eût prévenu, soit que sa naissance ou son mérite le fit recher-T. II. cher des plus grands de Rome, il gagna l’amitié de Fabius & de Publius, fils de Lu-P ’4F'cius Emilius Paulus, & adoptez par Publius Cornélius Scipion, fils de Scipion l’Afri-’’ quain. II leur prêtoit ou empruntoit des Livres, & s’entretenoit avec eux fur les ma-tières qui y étoient traitées. Charmez tous deux de fa profonde capacité, ils obtin-rent du Préteur qu’il ne sortiroit pas de Rome , & qu'il demeureroit auprès d’eux.
Comme la bienséance & la politesse demandoit que Polybe eût plus de déférence pourl’aîné que pour le plus jeune, celui-ci en conçut quelque chagrin, & cherchoit l’occa-sion de s’en ouvrir à celui qui le lui causoit.
Un jour qu'ils étoient sortis tous trois de la maison, que Fabius s’en alloit au Bar-reau , & Publius avec Polybe d’un autre côté, après avoir fait un peu de chemin, Pu-blius en rougissant lui adressa ces paroles: D’où vient, Polybe, que mon frère & moimangeant à même table, vous n'interrogez que lui, vous ne répondez qu’à lui? VouSpensez apparemment de moi ce que j'apprens que mes Concitoiens en pensent, que jesuis indolent, inappliqué, & que je n’ai rien de Romain dans mes inclinations. Maisce qui leur donne de moi cette idée, c’est que je ne fréquente pas le Barreau. Et com-ment le íréquenterois-je ? On me dit perpétuellement que ce n’est pas un Avocat que l’onattend de la maison des Scipions, mais un Général d’armée, & je fuis au désespoir dene rien savoir de ce qu’un tel homme doit faire.
Polybe surpris qu’un jeune homme de dix-huit ans eût des sentimens si relevez ; gar-dez-vous bien, Scipion, répondit-il, de croire pour cela que je manque d’estime poufvous. Je n’ai ces égards pour votre frère, que parce qu’il est votre aîné, & si je nefais attention qu’à ce qu’il me dit, c’est parce que je me persuade que vous pensez tousles deux de la même maniéré. Au reste ce que vous dites est digne d’admiration, qu’uncaractère trop doux & trop tranquille ne sied pas à un homme, qui fort d’une si gran-de maison. Vous faites voir par là combien vos sentimens sont au dessus de ceux duvulgaire. Hé bien, je me livre entièrement à vous, & je vous offre de tout mon cœurmes services, pour vous rendre capable de mener une vie digne du grand nom que vousportez. A l’égard des sciences communes, vous n’avez besoin ni l’un ni l’autre de monsecours. Il aborde tous les jours de la Grèce ici un assez grand nombre de Maîtres decette espèce. Mais pour ce que vous disiez tout-à-1’heure que vous étiez fâché de nepas savoir, je crois, fans me flater, qu’il n’y a personne qui soit plus en état de vousì’apprendre que moi.
Polybe parloir encore, lorsque Scipion lui prenant les mains : ah! Polybe, s’écría-t’il, que ne vois-je le jour, où libre de route autre affaire, & vivant avec moi, vousne vous étudierez qu’à me former l’esprit & le cœur. C’est alors que je me croirai di-. gne de mes ancêtres. On ne peut exprimer le plaisir que fit à Polybe l’ardeur que cejeune Patricien témoignoit pour marcher fur les traces de ses aieux; quoiqu’il craignîtun peu que les grandes richesses, qui étoient dans cette illustre maison, jointes aux mau-vais éxemples de la jeunesse Romaine qui étoit alors fort dérangée, ne gâtassent un élè-ve de si grande espérance.
Tel sut le commencement de la liaison qu’eut Polybe avec le destructeur de Cartha-ge & de Numance: liaison si intime & si tendre , que jamais le jeune disciple ne lequittoit d’un moment, & qu’il préférois à toutes choses l’avantaee de s’entreteniravec lui.
Aussi quelles leçons salutaires n’en reçut-il pas ? Ce grand Maître commença par luiinspirer une aversion extrême pour tous ces plaisirs dangereux , ausquels les jeunes Ro-mains s abandonnaient : & Scipion pendant cinq ans se tint tellement en garde contre les