DE LA COLONNE. lxxix
les bataillons n’y sont-ils pas exposez plus que la Colonne, qui est beaucoup moins enprise? Outre qu’on ne forme la Colonne, & que les sections ne se joignent les unes àla queue des autres qu’au moment qu’on est prêt d’en venir aux mains avec l'ennemi :d’ailleurs la Colonne, qui git toute en action , n’essuie qu’un feu de passage & d’unmoment, parce que le propre de ce corps est de joindre l’ennemi ; & si l’on n’en a pasenvie, il est inutile de se former dans cet ordre. Elle souffre bien moins de feu, par-ce que son mouvement en avant est d’un cours plus vif & plus accéléré. Les batail-lons marchent d’un pas lent & grave, parce qu’ils ne peuvent aller autrement fans flotter& fans fe rompre, & par-là ils fe trouvent plus longtems exposez aux différentes bou-ches à feu; ce qui fait perdre aux soldats cette ardeur que la vitesse & l'élancement al-lument dans leur cœur, & qui les étourdit dans le péril, que le pas grave leur faitcon-noítre : en effet l'ardeur s’éteint par la réfléxion que la lenteur des mouvemens nousdonne le tems de faire dans les grands dangers.
Enfin póur dernière raison, comme il se trouve rarement des plaines assez larges &assez étendues pour qu’une grande armée ("telles qu’on en voit aujourd’hui) puisse fedéplier, & combattre en pleine bataille, il me paroît qu’on ne sçauroit mieux faire qued’entrelassér des Colonnes de deux ou de trois sections dans une ligne de bataillons. Eneffet je ne pense pas qu’il y ait rien de plus avantageux à un Général que de chercher lesendroits resserrez, particulièrement lorsqu il se trouve plus foible, & qu’il n’a pas ungrand nombre de régimens fur la valeur desquels il puiíïè compter : car alors mettant cequ’il a de bon à la tête de ses Colonnes, le reste va de soi-même, outre que ce mélangeengendre l'émulation. Comme ce font les têtes qui donnent & qui décident, tout dé-pend aussi de leur choc, comme je l’ai dit plus haut. D’ailleurs dans ces lieux resser-rez l’on fe trouve à l’abri du désordre qui survient presque toujours, lorsqu’une arméecombat sur un trop grand nombre de lignes ; l’on voit assez souvent qu’au premierdésavantage la première ligne ctant enfoncée & poussée vivement, elle se renverse sur laseconde, & la met en confusion, accident qui se communique à toutes les autres fansqu’il soit possible d’y remédier, particulièrement pour un Général qui ne feroit pas desplus habiles, outre que le canon fait un désordre épouvantable dans ces lignes ainsi re-doublées. L’ordre par Colonnes entrelassées dans une première ligne, n’est pas sujet àun si grand défaut, l'effort d'une ligne ainsi disposée est des plus violents & des plusfurieux ; l’on oppose un plus grand nombre de troupes à une ligne lorsque l’ennemi pa-roît sur une moindre; ainsi je la considère non seulement comme la ressource infaillibledes soibles, mais encore comme le salut d’un Chef qui manque de cette intelligence, &du coup d’ceil que Tordre trop composé éxige : la simplicité de ma tactique suppléantau défaut de T autre.
Je nfapperçois d’une objection qu’on peut me faire, & dont personne ne s’est encoreavisé, qui n’est pourtant qu’éblouissante sans être solide, & dont on pourroit sort biense coeffer sans y prendre garde. On pourroit donc m’objecter , que si l’on recevoítmon Système de tactique, on verroit ce qu’on n’a pas encore vû dans le nôtre, c’est-à-dire une perte & un meurtre épouvantable dans les deux armées, à cause de Textrêmeprofondeur de mes corps, dont les uns sont fur huit de file, & les autres, véritablementen petit nombre, for trente, fur quarante, Sc quelquefois fur quatre-vingt de file, enjoignant les sections de chaque bataillon à la queue les unes des autres.
Un esprit peu attentif à Téxamen d’une méthode, le pensera peut-être ainsi: nouspensons tout au contraire. Qu’est-ce que nos combats & nos batailles? Nous l’avons,ee me semble, assez bien expliqué : est-ce autre chose que des hommes rangez fansbranler à une certaine distance les uns des autres, & fur deux lignes d’une grande éten-due , à cause du peu de hauteur des bataillons qui se voient exposez plusieurs heures à
ua