-LIVRE III. CHAP. IX. d
N’cst-ce pas là visiblement débiter des fables & se contredire? Car eeGénéral n’eût-il pas été le plus inconsidéré & le plus étourdi des hom-mes, s’il fe fût mis en marche à la tête d’une armée nombreuse, & furlaquelle il fondoit les plus belles espérances, fans sçavoir ni par où il de-voir aller, ni la nature des lieux où il paíseroit, ni les peuples chez quiil tomberoit? 11 eût été même plus qu’inconsidéré s’il eût tenté une en-treprise, qui non seulement n’étoit pas raisonnable, pas même possible.D’ailleurs conduisant Annibal avec une armée dans des lieux inconnus ,ils lui font faire, dans un tems où il avoir tout à espérer, ce que d’au-tres feroient à peine, quand ils auroient tout perdu fans reílource , &
qu’ils feroient réduits à la dernière extrémité. Lorfqu’ils nous disentencore que dans ces Alpes ce ne font que déserts, que rochers escarpez,que chemins impraticables, c’est une fausseté manifeste. Avant qu 5 An-nibal en approchât, les Gaulois de dessus le Rhône avoient pasle plusd’une fois- ces montagnes , & venoient tout récemment de les pasièr
pour fe joindre aux Gaulois des environs du Pô contre les Romains.
Et
dans la tête d’un Auteur aussi íènfé & aussi pleind’esprit que Tite-Live? Je fuis tres periùadé dupouvoir de lou vinaigre for un morceau de ro-cher après neuf ou dix ans d’infusion. On voitdans Juvénal qu’ou faisoit sauter les rochers a-vec du vinaigre , 8c montcm ru fit etcetq-, maisJuvénal étoit un Poëte, & ceux de cette pro-fession ont été de tout tems en droit de nousdébiter des folies 8c des sornettes. Mais un His-toire grave , tel que Tite-Live , dans un cascomme celui-là, auroit pû lè dispenser d’une sigtande dépeníè , 8c de porter la prévoiance duGénéral- Carthaginois fur un plus grand amas devivres qu’il ne rit. L’Abbé Lafemasa traduit enburlesque ces mots de Juvénal.
Oxicrat.int iles monts Us épaules majfives.
L’Ecrivain Latin .est d’un burlesque achevé parla gravité avec laquelle il nous débite, je ne dispar les choses les plus incroiables 8c les moinssensées , dont son Histoire est toute remplie ,mais une infinité de choses ridicules qu’il nous don-nc en titre de prodiges : telles que sont une fou-vts qui aura rongé un soulier, tel un eilain d’a-beUles qui sarrèrc-ia fur un arbre , tel un loupqui sora entré dans une ville > le débordementd’uue rivière, 8c une infinité d’autres choses de
cette espèce , toutes plus ridicules 8c plus im-pertinentes les unes que les autres. U adopte fà,pur 8c si à plein !e dogme des présages, qu 1a point de vieille, point de nourrice, ponjd enfant qu> puisse le pouffer plus loin. En li-tou tes ces sottises, on fe persuade aisémenlqu >1 reconnoissc.it que Dieu produifoit par mi-racle tous les effets naturels. Le rat qui rongíte iouaer, se loup qui entre dans une ville , &rail.e autres choses de cette nature qu’il regard*
comme des prodiges, ou qu’il prend for le piedde pronostics, feroient aussi fréqueus que les ef-fets naturels. Quelle étrange absurdité! dit unPhilosophe.
11 n’y a rien de plus utile aux mortels > ditEuripide > qu’une sage incrédulité : j'ajouterai uneautre maxime à celle-ci, que c’est un ttès-grand mal qu’une aveugle 8c lotte crédulité, jen’ai garde de trouver à redire à ceux qui croientnaturelles toutes les choses qui arrivent tous lesjours, & que l’Historien Romain nous donne entitre de prodiges ridicules. Mais quant aux au-tres, qui pourroit s’empêcher d'en rire ? 11 fautavoir bien mauvaise opinion des hommes pours’attendre qu’ils ajouteront foi à tant de fadai-ses qu’on leur ose débiter comme des choses biencertaines. Les Historiens des derniers-siécles nesont pas exemts de ce défaut. Peut-on rien ima-giner de plus sottement crédule que 1a plûpart.des anciens Moines Historiens, quoique souventl’on y trouve d’excellentes choies , qui dédom-magent amplement du tems que l’on perd à lalecture de leurs historiettes ? De quelle corruptionde crédulité 8t de simplicité n’ont-ils pas inondé-l’Histoìre ? Dans ce qu'il peut y avoir de. vrai ,iis Pont assaisonné souvent de prodiges & de mi-racles imagmaìtes, tels que ceux dont Tite-Live-nous régale avec profusion. Les esprits simples,sots 8c superstitieux prennent tous ces contes devieilles pour des véritez. indubitables Us ne peu-vent s’imaginer qu’un Ecrivain , íous cet habit ,voulut en faire accroire, 8t cependant ces bonnesgens trompez eux-mêmes les premiers croioientrendre service à Dieu en le Faisant. Les gens d’es-sprit qui ont la patience déliré ces Auteurs, pourtâcher de débrouiller le vrai d’avcc la fable, rient-de ces puérilitez,.