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Tome IV.
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-88 HISTOIRE DE POLYBE,

mortifiantes que la honte de Thrafyméne. Celle des fourches Caudines leur tenoit tou-jours au cœur. Ils ne foutenoient pas moins impatiemment qu’on les en fît souve-nir , que ceux d’Amiens souffrent qu*on leur demande le prix des noix, & ceuxdu village de Toboso en Espagne , qu’on leur parle de Dom Quichote & de San-cho Pansa son Ecuier. Je ne répondrais pas des épaules & du dos de ceux qui leuren parleraient.

Les surprises des villes, comme les embuscades où l’on tombe , particulièrement cel-les d’armées, font des pièges si grossiers & si surannez, que je fuis surpris de voir tantde dupes dans l’Histoire , & même des Généraux de la première volée qui y donnenttout de leur long, quoiqu’ils soient de tous les stratagèmes les plus aisez à rendre inuti-les & de nul effet, fans qu’il soit besoin de grand artifice pour les éventer ; ce qui faitqu’on ne sçauroit parler sans rire de ceux qui y sont tombez , ni ceux-ci entendre lcmot d’embuscade sans se fâcher, & bien sort. Les fourches Caudines , dont je viensde parler, étoient d’autant plus honteuses aux Romains, que bon nombre de leurs Gé-néraux en différens tems se rendirent célébrés par de semblables disgrâces.

L’embuscade de Thrafyméne ne cède en rien aux fourches Caudines. Le mot deCannes ne sonnoit pas moins désagréablement à leurs oreilles , on ne sçavoit quel détourprendre pour leur en parler, tant ce terme leur déplaisoit. Il n’y a guéres de nations »de villes, de villages, & de maisons mêmes, qui naient des époques fâcheuses & cha-grinantes à peu près de même force. Elles ne peuvent souffrir, je ne dis pas qu’on leuren parle, mais qu’on lâche aucune parole qui ait le moindre rapport à la sottise où ellesfont tombées, & qui en réveille le souvenir. Un Général qui a donné dans quelqueembuscade à la tête de son armée, ou qui s’est laissé surprendre , souffre beaucoup lors-qu’il échape à quelqu’un de prononcer devant lui le mot de surprise ou à'embuscade. Jesuis persuadé que le mot de Dénain ne sonne pas trop bien aux oreilles des Hollandois &de leurs Alliez contre la France. Les maisons & les particuliers ont quelquefois desépoques désagréables , comme de parler de corde en des endroits où quelqu’un de lacompagnie a quelque pendu dans fa famille, ou de parler de cocu où il y a des gens ma-riez. II y en a peu qui ne croient l’être du moins imaginairement , s'ils ne le sont enchair & er. os. Cette digression de mon sujet ne déplaira peut-être pas dans un Ou-vrage tel que celui-ci: cela délasse lorsqu’on sait retraite un peu promtement, & qu’onrevient d’où l’on est parti.

II y a des Généraux d’armées qui se trouvent bridez & liez de telle sorte par les or-dres de la Cour, qu’ils ne peuvent agir ni se mouvoir de leur place qu’autant qu’il plaîtà l'O racle de prononcer; & cet Oracle, qui n’est pas fur les lieux , & le plus souventà cent lieues & au-delà , de leurs mouvemens & des projets des entreprises , fans rieníçavoir de ceux de l’ennemi, ne peut guéres que se tromper. Il saut deviner , & c’estun miracle, hors la présence des objets, s’il rencontre juste. Encore une fois , la dis-tance des lieux retarde & nuit souvent aux affaires, lorsque la Cour veut qu’un Générald’armce ne fasse & n’exécute rien sans ses ordres ; les résolutions ne venant souventqu’après les occasions perdues. Tacite ledit si bien: ex difiantibus terrarum spatd*conslittpofi res afferehantur. Le mal est grand, mais je le tiens moindre que îa politi-que des Hollandois, qui fourrent toujours dans les armées des surveillans, sous le titre'de Députez des Etats , ou plutôt des espèces de Dictateurs , dont les décisions sontabsolues , & le Général compté pour rien » & cependant ces Messieurs sont des g eIlSfans expérience, qui ne connoiffent & ne voient rien , quoique fur les lieux , & sontmieux instruits de ce qui se passe à Batavia ou en Amérique que dans l’armée où d sfont; ce qui est pis que ce qui émane du Conseil d’un Prince , où il y a toujours desgens du métier, qui. peuvent donner des avis supportables íàns être bons ; de forte q ue