LIVRE III. CHAP. XVII. r»i?
le pauvre Général se trouve à la tête de son armee comme un automate. Toutes les foisque je pense à cette admirable façon de donner le branle aux armées , d’amener les évé-nemens favorables, &■ d’écarter les mauvaises rencontres d’un ennemi actif, vigilant &qui cache son jeu, je ne puis m’empêcher d’en être surpris.
A Rome le Sénat en ufoit ainsi, & s’en trouva mal. Un Chef de guerre doit êtreabsolu à la tête de son armée, sans dépendre des volontez & des caprices, qui ne déci-dent que fur une carte de ce qu’on peut faire pour attaquer ou pour se défendre. Laguerre ne suit pas toujours la route qu'on s’est proposée dans le Cabinet. Les heures,les momens, les instans font précieux, & irréparables si on les néglige. Les occasions,les événemens ne naissent pas toujours des mesures prises d’avance : un rien qu’on n’apas prévu , une fausse démarche de l'ennemi change tout , & produit de ces occa-sions qui sont notre ruine , si on les néglige , & notre salut ou notre gloire si onles embrasse.
Les résolutions, les exécutions demandent de la diligence , & c’est tout perdre qued’attendre que les ordres soient arrivez, puisqu’il ne faut qu’un instant pour tout chan-ger. Quel malheur à un Général qui voit sa ruine assurée pour n’avoir pu profiter desoccasions favorables, & d’en avoir fourni à son ennemi pour sa perte & celle de l’Etat ?Flaminius se trouva réduit dans cet état chagrinant de ne pouvoir rien entreprendre fans1 ordre du Sénat. C’est se défier de l’habileté d’un Général, c’est le mépriser que delui tailler sa besogne , sans qu’il lui soit permis de rien faire au-delà. Flaminius souf-frit impatiemment son inaction au camp d’Aretium, pendant qu’Annibal passoit les ma-rais. Demeurer fur la défensive dans une si belle occasion d’agir & d'aller attendre l’en-nemi à la sortie , c’étoit visiblement perdre le plus grand avantage du monde de finir kguerre : faute qu’il faut imputer au Sénat & à fa politique tremblante & trop circonspec-te, plutôt qu’à Flaminius. Il fût allé fans doute au-devant de l’ennemi , & l’eut dé-fait ; l’occasion perdue, il íalloit rester dans son camp & attendre la jonction de l’arméede son Collègue. Il voulut agir lorsqu’il n’étoit plus tems, & la défensive étoit alorsnécessaire. Cette faute mit la République fur le penchant de fa ruine , & l’eût ruinéeen effet, si le Général de Carthage en eût connu la grandeur: car après avoir fraié lechemin à la victoire la plus décisive dont l’Histoire fasse mention, il fait le moins lors-qu’il peut le plus. Il n’avoit plus qu’un pas à faire pour terrasser la puissance Romaine.Quel est donc ce pas? Marcher droit à Servilius, qui venoit au secours de son Collèguea grandes journées. A quoi pensoit-il? Est-ce le même homme qui voit de si loin ?On ne le croirait pas: est-ce un objet pour un auffi grand Capitaine que d’aller au-de-vant d’un détachement de quatre mille hommes que le Consul envoioit au secours de sonCollègue ? L’on doit être choqué qu’il n’ait pas marché en gros & fans perdre de tems :car cette armée une sois défaite, fout eût fait joug, ou presque tout ce que les Romainssoient de vieilles troupes & d’Officiers capables d’aguerrir & de discipliner les nouvellese ut péri par deux victoires si près-à-près l’une de Vautre.
J'avoue que Rome étoit une pépinière de soldats, une école de guerre, un vrai arfe-^, une ville militaire ; mais il ne suffit pas qu’un peuple soit brave , il faut du temsP°Ur le dresser & le discipliner , & cela ne se fait pas en un jour contre un ennemi vic-sorieux , habile & entreprenant que nous avons à nos portes. Les seules idées du sens^mmun conduisoient Annibal à une si belle entreprise, car Servilius n’étoit pas loindud ® ta chement qui accourait au secours de son Collègue ; pourquoi néglige-t-il de mar-c ^ er à lui? Etoit-ce faute d’attention & de prévoiance? On aurait de la peine à le croi-
^ un Guerrier & d’un Capitaine tel que lui, s’il n’étoit tombé dans une faute encoreP Us grossière après la journée de Cannes. Mais en voici une seconde qu’on ne sçauroitP^er, La gloire de Thrasyméne le mettoit en état de tout entreprendre, & l’armée de
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