LIVRE III. C H A P. XXII. L9Z
jgue, dont la lenteur, l’indolence & la circonspection n’étoient guéres moindres que la
négligence de Brézé à s’informer de ce qui se paísoit chez l’ennemi, & à méditer sur sesmouvemens & fur son repos. 11 est averti que le Prince Thomas occupe le posted’Au-tin, destiné pour son Collègue. Cette nouvelle le íurprit , fans lui faire perdre l’espé-rance de rendre cet endroit célébré par quelque coup de sa façon. Il se met donc entête d’attaquer seul l’armée Espagnole , & de ne partager point l'honneur d’une vic-toire qu'il croioit déja tenir. Ce qu’il y a de singulier dans tout ceci , c’est de
voir deux Maréchaux de France à une lieue l'un de l’autre , & l'ennemi campé
entre deux , fans qu’aucun d’eux en eût la moindre nouvelle : marque évidentequ’ils dépensoient beaucoup en espions. M. de Brézé , ravi que M. de Châtillonne remue point de son poste, ordonne à Puysegur de mettre l’armée en bataille pour al-ler au Prince Thomas. M. de la Meilleraie , qui voit cette résolution insensée du Maré-chal, lui sait connoître qu’il court à la perte de sa réputation en se faisant battre ,au lieuqu’en attendant la jonction des troupes de M. de Châtillon, la victoire devenoit infail-lible. ]e ne veux rien attendre, répond-il : j'irai droit aux ennemis, & je les battrai.Sans difficulté ilarrivoit tout le contraire, si heureusement l’armée de M. de Châtillonn’eûtparu fort à propos.
On voit par le récit de cette bataille , que Puysegur nous donne , que tout éroitperdu, si les troupes de M. de Châtillon n’eussent été de la partie. On marcha toutaussitôt à Avein, où les ennemis s’étoient retranchez : ils y surent attaquez & battus.La supériorité du nombre & la lâcheté de leur cavalerie , contribuèrent plus à leur dé-faite que le défaut de conduite du Général. Le Maréchal de Brézé dut être fort obli-gé à son Collègue ; mais comme les âmes reconnoissantes sont rares , & qu’on en voitpeu de marquées au coin de celle de Minucius, à l’égard de ce qu’il fit, & qu’en tou-tes choses ce qui est le plus médiocre est le plus commun ; il ne faut pas s’étonner s’ily a tant d'ingrats dans le monde, & tant d’envie contre les hommes ausquels nous sen-tons des vertus qui peuvent nous faire ombrage & nous surpasser. Brézé , bien loinde sçavoir le moindre gré à Châtillon , ne cessa de le desservir autant qu’il put auprèsdu Ministre , & de continuer toujours dans la haine qu’il avoir contre lui , & à l’ob-server dans toutes ses actions, fur lesquelles il versoit tout le poison qu’il lui étoit pos-sible d’y mettre : tant la jalousie pervertit le cœur. C’est dommage que cette bassepassion puisse avoir entrée dans l’ame d’un brave homme.
§. IV.
Fautes de Minucius. Annìbal n'en est pas exemt : il manqua de hardiejse & de réjolutio».
Raisons qui peuvent juflifìer la conduite de ce Capitaine.
L Es fautes de Minucius sont d'une espèce qu’il seroit fort mal aisé de justifier ; Scquoique le sophisme soit une des principales qualitez des Généraux présomptueux& malhabiles , & toujours battus lorsqu’il ne plaît pas à la fortune de couronner lesbévûes les plus énormes, pour marquer fa puissance fur ceux qu’elle favorise , Minu-cius ne l’emploia pas pour couvrir les siennes : il s’accusa lui-même d’avoir sailli , & enfit un aveu public. U fit voir la vérité dc cette maxime, qu’il a plû à Plutarque d’em-P r unter de Polybe qu un malheur instruit plus en un jour que les prospérité*, en plusieurs«nuées, on vit bien qu’il lui restoit beaucoup à apprendre.
Mon Auteur n’entre dans aucun détail de son ordre de bataille, quoique son troisiè-me Livre soit le commencement de son Histoire. Je conjecture qu’il se rangea selon laCoutume Romaine. On se méprend rarement à donner le plan de leurs batailles & de
Oo j leurs