LIVRE III. CHAP. XXIV. 33 s
Ce ne sont pas les desseins des entreprises les plus extraordinaires, & les victoires duplus grand éclat, qui produisent les grandes gloires, qui illustrent le plus la réputationdes grands Capitaines, mais la maniéré de vaincre. Croit-onque le Duc de Maicnneeneût acquis beaucoup , s’il eût forcé Henri IV. dans ses retranchemens d’Arques en 1589.Cet exemple est remarquable en fait de trahison & de perfidie. Je ne sçauroisner que le Duc y entrât pour la moindre chose. Mais de quoi n’est-on pas capable loj-stqu’un faux zélé de religion se mêle dans les guerres civiles, & que les dévots sonnent lacharge contre leur Roi légitime, & appellent les Etrangers à leur secours, pour le ren-verser de son Trône? Rapportons le fait.
„ Les Lansquenets de la Ligue , dit un Historien (a) célébré , usèrent d’une trahi—„ son, qui a peu d’éxemples en pareille rencontre; ils baissèrent leurs drapeaux & leurs„ piques, & crièrent vive le Roi , & dirent qu'ils vouloient se ranger du côté de ce„ Prince. Ceux de la même nation, qui défendaient le retranchement le crurent, Sc,» sans autre précaution les reçurent, & les aidèrent à monter Mais ces traîtres ne fu-,, rent pas plutôt dans les retranchemens, qu’ils tournèrent leurs armes contre ceux qui,, les avoient reçus comme amis. Ils en tuèrent & prirent un assez grand nombre.
Voilà fans doute une fort mauvaise action, & tout à sait indigne d'un véritable cou-rage, qui doit être franc & ouvert ; elle n’est ni permise ni sousserte à la guerre, mêmedans la représaille. Les Romains ont accusé Annibal d'être fourbe & perfide sans aucunfondement, & fans preuves, quoi qu’en puissent dire certains Auteurs, plus dignes demépris que de créance à l’égard des traits qu’ils décochent malignement contre cegrand homme, qui s’est attiré l’admiration & les éloges de tous les siécles, je l’ai assezjustifié ailleurs contre ces reproches. ,
Les Grecs sçavoient très-bien distinguer la ruse de la perfidie dans les affaires Politi-ques , comme dans celles de la guerre , je Tai dit peut-être ailleurs , répétons-Ieencore pour l’instruction des gens de guerre , plus capables de s’éxercer aux grandesvertus , & de détester certains vices que Je reste des autres hommes moins sisscepti-
„ blés d’honneur & de honte. Thucydide (b) dit,qu’une tromperie fous un prétex-„ te spécieux, est plus indigne d’un homme d’honneur qu’une violence manifeste, puis-,, que l’une est fondée sur la force , qui est un droit de la nature, ou sur la puissance„ qui est un présent de la fortune, & l’autre sur la trahison & la perfidie, qui senties
pestes de la société civile.
Ces remarques critiques que je viens de faire à l’occasion de ce vent impétueux, 8 cde la perfidie des Numides , m’ont paru nécessaires dans un Ouvrage tel que celui-ci.Les deux faits font des tours de souplesse d’un Historien passionné. "Polybe est ici pluscroiable que cent mille Tites-Lives ; car c’est celui-ci qui doit passer pour l’originaí deces deux fraudes historiques. Il ne faut pas être fort pénétrant pour bien comprendreles raisons pour lesquelles tant d’Auteurs Latins n’ont pas eû honte d’avancer tant demensonges grossiers, & de calomnies si extravagantes : Mais on ne comprend pas pour-quoi Plutarque, qui étoit Grec, s’en rapporte plutôt à un Ecrivain Latin qui donneà pleines voiles dans les choses les plus fausses, & qui n’écrit que plusieurs siécles après »& lorsqu’il ne restoit plus aucun monument, ni autorité qui pût îe sauver du reprochede prévaricateur des loix de l’Histoire , qu’à un autre digne de foi, plus amateur dela vérité, & contemporain, qui etoit ami de Scipion, dont il vit fans doute les Lettresqu’on lui avoir écrites de Rome ou de l’aimée.
(a) Le Père Daniel Htst. de Ifmct, Henri W,.
(b) Thuád. de bel, Pélop,
S-VI. Or-