HISTOIRE DE POLYBE,
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§. VI.
Ordre de bataille que les Romains dévoient prendre a Cannes .
C 'Est une maxime constante à la guerre, & c’est celle de Cyrus dans Xénophon,quele grand nombre dans une armée n’est d’aucune considération contre le petit bienordonné & bien conduit, quoique l’une & l’autre des deux armées retrouvent dans uneégalité de courage & d’avantage dans le terrain. Qu’il me soit permis de faire ici quel-ques réflexions.
Je dis donc qu’une armée composée de soldats braves & aguerris , tels qu’étoient leSRomains contre les Carthaginois, ne sçauroit guéres s’empêcher d’être battue, si le foi-ble oppose à son ennemi un ordre de bataille plus rusé & plus profond. Cela est si vrai,qu’entre deux Généraux habiles & expérimentez, il faut que le petit nombre l'emportefur le grand par cela seul. Il y a une foule d’exemplesdansl’Histoire qui démontrent cettevérité. Je dis plus, un peu moins de valeur dans le foible que dans le sort ne fait riencontre une disposition plus fine & plus adroite. Telle étoit celle d’Annibal. Car bienque j’aie dit que celle des Romains à Cannes étoit infiniment plus profonde & plus ca-pable de vaincre, elle devenoit mauvaise par deux raisons ; l’une, parce que celle du Gé-néral Carthaginois étoit sondée sur une ruse où l’ignorance des Généraux Romains neleur permit pas de rien comprendre : Vautre, que bien que l’ordonnance de ceux-ci fûtbonne, ils la rendirent inutile & de nul effet par leur mauvaise conduite dans I'exécu-tion. Celle de Régulus contre Xantippe étoit la même, & celle de Cannes n’en est quela copie, ainsi que les fautes du premier. Si celui-ci n’en avoit point fait , Xantippeperdoit la bataille, & Annibal auroit été défait à Cannes, si Varro ne fût pas tombédans les mêmes défauts.
Les Chefs d’armées ont beau faire, s’ils manquent dans un plus grand art de se ran-ger ils ne tiennent rien, & la supériorité de leurs troupes en tout ne sert qu’à faire voirleur peu de capacité dans toute son étendue. Annibal excelloit dans cette sçavante par-tie de la guerre , que les Grecs appelloient Tactique. Toujours plus foible par le nom-bre toujours plus fort par son courage, par son intelligence dans la conduite des armées, &par la confiance de ses troupes. Lorsqu’il en trouva un plus habile que lui, & il le ren-contra dans les plaines de Zama,bien qu’infiniment supérieur en cavalerie & en infanterie,il fut vaincu de la maniéré du monde la plus décisive : ajoutons la plus honteuse, carla tête lui avoit tourné : preuve évidente que les plus forts ne sont pas toujours les maî-tres, ni les plus braves; mais le petit nombre bien ordonné & bien conduit. Je ne fuispas fauteur de cette maxime, elle est sondée sur les actions des grands hommes.
II ne faut pas qu’on s’imagine que je croie que Tordre de bataille d’Annibal soit unchef d’ceuvre, a l'égard de ce qu’il fit au centre: car quant au reste , j’ai toujours faitplus de cas de la phalange que de l’ordre en spirale , qui est celui des Romains,& que nous tenons d’eux. Je Vai déja dit , celui des Romains valoit beaucoupmieux , & les Généraux ne valoient rien , puisqu’ils ne sçûrent pas profiter deleurs avantages. Cannes , là plaine , & Annibal dans là disposition , qui n’est
pas des plus profondes , & ma coutume de donner toujours une disposition selon
mes principes , le tems , les lieux & les occasions ; tout cela m’oblige à nepoint negliger cette coutume. Voici cette disposition. C’est aux Lecteurs à ju-ger , s’il est permis de comparer le grand au petit , lequel des deux ordres estle meilleur & le plus rusé.