SUR LA SECONDE GUERRE PUNIQUE. 355
l'Europe contre un Roiaume, à qui elle est redevable de iâ liberté & de son sa-lut? ^ ■
Les Hollandois se sont vûs en 167a. dans une situation aussi triste & aussi déplorableque les Romains dans la seconde Punique. Il y a un si juste rapport entre ces. deuxRépubliques en une infinité de choses à l'égard de leur conduite,que je serois l’hommedu monde le moins embarrassé de faire le parallèle du Sénat de P une & des Assemblées del’autre, si je ne craignois d'être trop prolixe. La Hollande ne fut guéres moins mal-heureuse en Généraux dans fa guerre contre Louis XIV. qu’elle fut heureuse en grandsCapitaines & en Politiques rafinez dans celle contre l’Espagne au commencement decette République. Celui * qui prit le commandement de ses forces, après les disgrâces * Guil-des Généraux qui le précédérent, & qui étoient fort malhabiles & fans expérience, ap- humeprit, tout au rebours, à se faire respecter, & à s’acquerir de l’estime , malgré ses con-tinuelles défaites : ce qui décourage & abat les autres, ne Vébranla pas. Sa patience, g Ci iaa ’fa constance & son courage le mirent au-dessus des plus grands revers de fortune : ar-tisan industrieux & profond de brigues, de querelles & de ligues les plus fameuses , quiseules sauvèrent fa patrie prête à tomber.
Le Prince de Condé , qui étoit fin connoisseur , augura de lì que ce Prince feraitun jour un grand Capitaine, & qu’il apprendrait peut-être à nous battre à force d’êtrebattu. Rendons-lui justice, il étoit plus malheureux que malhabile : ses soldats & sesOfficiers n’étoient pas comparables à ceux de France. D’ailleurs il ne faut pas croire,comme la plûpart, que les Généraux qui réussissent toujours, ou presque toujours,sontles plus estimables. Les malheureux surpassent quelquefois les autres en prudence , envaleur & en habileté. L’Amiral de Coligni pouvoit être mis de ce nombre : c’étoitle plus grand Capitaine de son siécle. Cependant il fut presque toujours battu. Lesvictorieux n’avoient que faire de fe croire si fort au-dessus de lui , on les connoissoitseulement sur le pied de Généraux heureux. Rien de plus aisé à connoître. 11 y 3peu de vieux Officiers qui n’en aient vûs.
L’extrémité où se trouvèrent alors les Hollandois est à peine concevable. Semblablesaux Romains, dénuez de Généraux, de précautions & de conseils, ils ne désespérèrentpourtant pas de leur salut: tant il est vrai qu’il n’y a point de Puissance plus à craindreque celle qui est appuiée fur l’amour de la liberté & de la patrie, dont la source naît dela constitution du Gouvernement , fur les loix établies, fur la confiance & la bonnefoi, qui en font le principal fondement. Leurs richesses deviennent alors c elles de laRépublique, chacun s’empreíle de fournir aux besoins de l’Etat, & les biens des parti-culiers deviennent une source féconde qui ne tarit jamais; ce qui suffit pour nous tirerdes plus grands embarras, lorsque l’ennemi nous donne le tems de nous reconnoître &derecourir aux remèdes qui manquent aux autres. Le plus grand gain que les Rois & lesEtats puissent faire, c’est de garder la foi publique : fond inépuisable , & ressourceassurée pour trouver de l’argent dans le besoin. Les Romains en manquèrent, & lesHollandois dans leurs guerres n’ont-ils pas toujours trouvé ces fonds inépuisables?
Un Roi qui perd la confiance de ses peuples, n’a plus rien à perdre. Le Roi [eande Portugal a été un très-grand Prince. Aiant emprunté dans un grand besoin une som-• me d'argent considérable d’un Marchand , il ordonna qu’on lui paiât non seulement lecapital, mais encore les intérêts. Le Marchand , qui avoir prêté cette somme en bonCitoien, & en sujet qui aime son Prince, les refusa généreusement. Le Roi aiant ap-pris qu’il n’en vouloit point, lui envoia un double intérêt, & lui fit dire , qu’autantde fois qu’il refuserait , autant de fois la somme serait doublée. Cette contestation degénérosité entre un Marchand & le Roi, dit M. le Clerc , qui cite cet exemple quel-
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