LIVRE V. CHAP. XII. z 57
défier : car la chose est d’une si grande conséquence, qu’on doit faire sentir à ceuxqui les honorent de leurs suffrages, qu’on s’en prendra à eux s’ils font incapablesde cet emploi.
II est de la prudence, lorsqu’on les a envoler pour reconnoitre le païs, de lesexaminer au retour de leur volage, & tout aussitôt en envoler d’autres, pour voirs’ils s’accordent, comme je l’ai dit, & comparer le tout ensemble: car on ne va pasreconnoître un païs fans faire des Mémoires détaillez; c’est-là la pierre de touche del'habileté ou de l’ignorance, en les examinant ou les faisant examiner par des gens ha-biles: tous les hommes indifféremment ne font pas toujours capables d’en bien juger»Sc rien ne me semble plus aisé. Je crois même qu’il ne faut pas toujours s’aban-donner à ces fortes de gens, car il est très-difficile de bien rencontrer dans le choixqu’on en fait, comme je l’ai vû mille fois. Je tachetois de gagner quelques person-nages du païs, ce qui n’est pas fort difficile, qui peuvent nous apprendre des chosesqui ne viennent pas souvent à la connoissance des plus habiles.
Si les Romains dans la seconde Punique, comme je l’ai dit ailleurs, se fussent trans-portez dans l’entrée & les défilez des Alpes, ils eussent vû que c’étoit là qu’il falloitattendre Annibal, qui eut péri dans les montagnes. Jamais état de guerre ne fut plusmal réglé & plus mal conçu. Charles - Quint fit encore pis lorsqu il se mit en tete depénétrer le Roiaume par la Provence. Nous pourrions nous rapprocher plus près denotre tems, pour faire voir combien il importe de méditer profondément avant quede rien résoudre fur l’état de la guerre. Un esprit tourné comme celui de Tacite,auroit dequoi s’occuper & dequoi instruire ses Lecteurs, s’il avoit l’espace nécessaire»& s’il étoit en état de citer les exemples de nos dernières guerres.
§. IV.
De la maniéré de bien établir & de bien régler l'ètat de la guerre dans la défensive.
T ’Ai traité en fort peu de mots de ce qui regarde la maniéré de régler l’état de laguerre dans l'offensive r nous ne nous étendrons pas davantage dans celle qui re-garde la défensive, bien qu’elle soit d’un détail extraordinaire, & celle qui exigele plus de mesures, de précautions, d’esprit, de bon sens & de prévenance. C’estaussi la partie de la guerre la plus profonde, la plus délicate & la plus ignorée. Je l’aiétudiée & méditée autant que j’en fuis capable, fans que cela prouve ni que je m’i-magine que j’y fois beaucoup avancé: c’est toujours beaucoup que d’ouvrir les voiespour découvrir de nouvelles terres.
II est certain que la partie la plus délicate & la plus difficile de la guerre, autantdans la théorie que dans la pratique, est fans difficulté la défensive , & cependant lesGénéraux les plus malhabiles proposent & panchent toujours pour celle-ci; au lieuque les plus consommez dans la science des armes cherchent toujours à l’éviter, & onne leur fait jamais un plus mauvais compliment que lorsqu’on les réduit dans latriste nécessité d’observer l’ennemi, d’empêcher qu’il ne pénétre la frontière , & d’é-viter absolument le combat. Ceux qui sçavent la guerre, & qui l'ont faite toutesour vie, n'ignorent pas que cette forte de guerre est très-dangereufe, parce qu’elleabat entièrement le cœur du soldat, & que lorsqu’ils fe voient obligez de combat-tre, ils sentent parfaitement qu'ils y sont forcez comme leur Général: & quelqueavantageux que soit le poste qu’ils occupent, ils fe croient toujours plus íoiblesdela moitié, Sc l’ennemi infiniment plus fort & plus brave. Le plus grand nombreTom. y, P p des^
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