LIVRET. CHAP. VI. us
qu'on découvrait aux gardes un grand corps de cavalerie & de l’infanterie, qui se for-moient sur le bord de la plaine, & que l’on voioit en même tems une très-grandepoussière qui s’élevoit fur le chemin de Landau; qu’ils avisassent à ce qu’ils avoient àfaire, & qu’ils ne doutassent nullement que ce ne fût l’armée de France, qu’ils au-raient bientôt fur les bras. Cette nouvelle inopinée dérangea furieusement le festin;dès-lors leur soif s’éteignit, & toutes ces idées de secours, d’attaque de lignes,& desiège levé à leur venue, s’évanouirent comme une ombre, dès que le Maréchal deTallard commença d’entrer dans la plaine & de s’y former. Tout ce qu’il y avoit degens sages dans farinée ennemie, jugèrent bientôt par la contenance de leurs Chefs,par leurs incertitudes, qui ne pronostiquoient rien cîe bon, & par l’etnbarras de leursordres, qui marquoit encore pis, que la tête leur avoit tourné, & que leur surpriseétoit toute manifeste.
M. de Tallard ne se crut pas moins surpris. II s’imagina d’abord qu’il alloit avoiren tête un ennemi préparé à le bien recevoir, & qui l’áttendoit en bataille. II s’avan-ce pour reconnoître leur disposition & leur contenance, &.voir à l’œil quel conseil ildevoit prendre. On peut juger de son inquiétude , car à peine la moitié de son arméeétoit-elle arrivée ; ce sont de tristes quarts d’heures: mais il se rassura bien vite parl'observation de leurs manœuvres ,& de l'irrégularité de leurs mouvemens;ils comnien-çoient de sc ranger & de se former, mais il s’en falloit bien qu’ils le fusiènt; ce qui dé-notoit alîèz leur surprise & l’embarras où ils se trouvoient. 11 vit bien qu’il n’en avoitpas beaucoup à craindre, & qu’il avoit du tems assez pour attendre le reste de ses troupes,qui arrivoient par intervalles & à la file, fuite naturelle de la promptitude de fa marche,étant impossible qu’une queue de colonne puisse jamais suivre une tête qui marche augrand pas : je parle ici de l’infanterie, car à l’égard de la cavalerie elle entra presque en-tière dans la plaine, la droite au Rhin, & la gauche vers le ruiílèau du Spirbak, oùl’on fut obligé de former une potence : l’infantcrie du siège, qui avoit été relevée parcelle de Pracontal, n’étant pas encore arrivée pour remplir le terrain jufqu’au ruiílèau.
La tête des collonnes de notre infanterie commençoit de se former & de remplir ì’eípa-ce & le terrain entre les deux ailes de notre cavalerie, mais la queue n’en étoit pas loin.A mesure que les brigades arrivoient, on les mettoit en bataille dans le terrain où ellesse trouvoient, fans aucun égard à leur rang; de sorte qu’elles se trouvoient en bien desendroits écartées les unes des autres. Mais ce défaut étoit bientôt réparé par celles quiarrivoient, & qui fermoient tout aussi - tôt l’intervalle. L’impatience & l'inquiétudedu Maréchal étoient extrêmes; il envoioit à tout moment, & coup fur coup, pourfaire avancer & serrer 1a marche, & remplir les vuides qui festoient encore à la pre-mière ligne, quoique l’autre vînt presque à la course, & que la tête ne fut pas loin.
Les Généraux des Alliés se trouvôient dans une situation bien autrement fâcheuse &embarastànte : car comme ils n’avoient rien prévu de ce qui pouvoit arriver, ils ne sa-Voient où ils en étoient. Bien qu’ils euíîènt inondé la plaine de leurs escadrons & deleurs bataillons, on voioit tant d’agitation & d’incertitude dans leurs mouvemens, & stPeu d’uniformité dans leur ordre, que le Maréchal jugea bien qu ils ne reviendraientpas sitôt de leur surprise. Cependant notre cavalerie de la droite avançoit toujours dansL plaine, les escadrons doublant fans ceílè ; de sorte qu’elle forma en assez peu de temstine assez bonne ligne, pendant que la seconde en faisoit autant. Celle de la gauche,où étoit Pracontal, Officier de grande réputation, fut obligée de Te former en poten-ce , comme nous Pavons dit plus haut, parce que Pennemi nous débordait a cette aile.Le Maréchal volant que son infanterie augmentoit inccslàminent, & formoit déja uneHgne, & que tout ce qu’il avoit de vieilles bandes étoit déja en état d’agir h son cen-tre, s’apperçut bien, vu l’état des choses, qu’il y avoit plus d’inconvénient à attendre