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Tome quatrieme.
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LIVRE III. C II A P. XVI. 167

Annibal n’eut garde de s'engager dans ces marais fans les faire reconnoître & enfonder le fond. C’est fur cette cOnnoisi'ance qu’il forma le plan de son entreprise &le plan de fa marche, qui fe fie fur plusieurs Colonnes. On ne pouvoit trop les mul-tiplier dans ces fortes de pais. Sans cette précaution Annibal ne fe fût jamais tiré dece mauvais pas. La tête de son armée eût traversé fans doute;mais la queue fut restéepar le chemin, & fe fût trouvée prise dans les eaux & les boues comme à la glue, fansqu’il lui eût été possible de marcher fur les traces des autres,™ de revenir fur ics pas.]e ne dirai pas fur combien de Colonnes cette armée marcha : car comme il étoit bien'informé que les lieux oh il devoit passer , quoique marécageux , avoient un fond ferme& solide,W lui étoit libre d’étendre fa marche fur un grand front. Je la mets fur huitColonnes, quoique je fois persuadé qu’il marcha fur un plus grand nombre.

L’aîle droite de l’infanterie forma ces Colonnes: les Africains (2) eurent la tête,& furent suivis d’une partie des Gaulois (3). Les Espagnols (4) firent les deux dela gauche, suivis du reste des Gaulois (5).

Les bagages (6) entrèrent dans le marais fur quatre autres Colonnes, & marchè-rent fur plusieurs files entre les intervalles de celle de l’infanterie & de la cavalerie(7), qui fit l’arriéregarde & la clôture de cette marche.

§- Iï.

Que la marche dd Annibal c f tout ce qidon peut imaginer de plus hardi & de mieux’ conduit. Que les fautes de Flaminius ne font pas humaines. Qu Annibal hazardabeaucoup dans cette entreprise. Oue la nécessité dans Vexécution le fauve du blâme& du reproche de témérité. Qite les Grecs & les Romains Jòut injustes dans ce qu'ilsdisent des Gaulois.

J E n'ai garde d’accufcr Annibal d’être tombé dans aucune foute ,■ pas même dans lamoindre inadvertance,dans cette fameuse marche. II agit au contraire íc-lon fa rareprudence, & la connoissance parfaite qu’il avoit du païs & des lieux,& du génie duGénéral qui lui étoit opposé; en un mot il fit tout ce qui dépendoit de l’expériencela plus consommée dans une entreprise, qui eût semblé folle & imprudente à tout au-tre que cet excellent Chef de guerre. Car enfin c’étoit une nécessité qu’il prît ce che-min, & ce n’est que dans ces fortes de conjonctures que la témérité fe tourneen vertu & en sagesse: elle porte alors son excuse, & fait l’admiration des C011-noisseurs.

De deux maux, de deux entreprises tres-dissieiles & indispensables,entre lefquelllesil n’y a pas h choisir, & qui semblent faire notre perte si l’on échoue , & notre lalutfi le succès répond à notre espérance, il n'y a pas à délibérer un instant, on doit pren-dre celle qui nous paroi t la plus ailée dans l’exécution. Dans celle-ci le grand, ie sur-prenant , le profond & l’habileté fe trouvent également. Le Général de Carthage faitvoir par son adresiè & son courage que ces endroits impraticables dans l’opinion detout le monde, ne le font pas autant qu’ils nous le parcissent,& qu’il n’y arien doncles grands génies,qui fçavent frire la différence du possible à l’iníurmontable, ne vien-nent à bout. C’est ici où l’on peut dire que ce sublime de conduite, dont p.nle leP. Rapin, fe trouve pleinement & dans toute Ion étendue.

S'il y avoit un grand, un merveilleux ou un sublime de sottises,nous rappliquerionsau Général Romain dans toute fa conduite. C’est dommage que cet Auteur poli n’enait pas parlé; & puifqu’il y a de célébrés & d’illustres scélérats, il peut y avoir desbévues de même genre, & ce font celles qui amènent les événemens sinistres, & qui