itz6 HISTOIRE DE POLYBE,
dit d’un Chef brave ,mais fans expérience & incapable de rc-siburces, qu’il lui est plubfacile de voir les choses que d’y remédier. Les Officiers Généraux firent voir danscette occasion, que s’ils étoient capables de donner de bons conseils, ils ne l’étoientguéres dans ce qui dépendoit du devoir de leur charge ; & lorfqu’ils font tout le con-traire, ils font inliniment plus coupables que leur Général. La tète du Consul, com-me celle des autres, tergiversa d’une étrange maniéré, qu’on les eût pris pour desenchantés. Ils ne firent rien de ce qu'ils pouvoient faire pour fe tirer d’un si mauvaispas. II leur étoit cependant facile de le faire. Le coup manqué, ils tombèrent dansle dernier découragement. Les soldats, qui s’en apperçoivent, & qui ne voient riende ce qui fe passe autour d’eux, à cause du brouillard, font percés & rompus en di-vers endroits, pris en flanc & queue, & taillés en pièces.
Tite : Live, qui ne veut pas qu’il paroiflè qu’il copie Polybe dans les faits qu’il rappor-te, s’en détache quelquefois pour nous débiter des sornettes & des contes de vieilles; &lorfqu’il trouve à les placer, il les saisit avidement. II croit tout ce qu’il trouve, &ce qu’une tradition mal examinée & populaire avoit lié aux événemens de lTIistoireRomaine. Peut-être invente-t-il tout cela pour donner du lustre & du merveilleux àson Histoire, qui n’en a cependant aucun besoin, puisque fa belle maniéré d’écrire &la nobleflè de son stile le difpenfoient d’y inférer les circonstances fabuleuses & pué-riles qui déparent beaucoup son Ouvrage, fans rien ôter des charmes de son élo-quence.
Le combat de l’Infubrien contre Flaminius, m’a tout l’air d’une avanture de romanou de Poème épique, où il n’est pas autrement besoin de bon sens & d’efprit inventifpour débiter pareilles sottises. Si on y prend bien garde, on verra que je ne me trom-pe pas, & que 1 auteur Latin n’en est pas trop chiche dans fon Histoire. L’Infubrien,dont Tite-Live nous a conservé le nom. Le qu’il appelle Ducarius ,reconnoît le Con-sul dans le combat, & le fait remarquer à quelques-uns de fes camarades. Souvenez-vous, leur dit-il, que c’est là cet homme qui a défait nos légions, porté dans notrepais tous les maux de la guerre & ruiné notre ville & nos plus fertiles campagnes. 11faut que je l’immole aux manès de nos Citoiens qui ont péri si cruellement. Aprèscette harangue, qui tient un peu de celles qu’IIomére fait faire à ces Héros avant lecombat, il entre en Roland dans le plus épais d’une cohorte de triasses. II joint leGénéral Romain, un de fes gens le couvre de fon corps. L’Infubrien furieux tuëcelui-ci, & s’élance fur le Consul,qu’il perce d’un coup de lance fans que ce Géné-ral remuë non plus pour fe défendre quepourroit faire une statue. Le Gaulois, ensuitede cette action, met pied à terre pour le dépouiller. Les triasses le couvrent de leursboucliers. Là-dessus le Gaulois remonte à cheval, glorieux d’un si bon coup, & faretire aussi tranquillement & avec aussi peu de danger de ía personne, que s’il fût en-tré au milieu d’une troupe de léthargiques. Quelle extravagance ! Un Auteur qui estlans cestè à la quête du merveilleux,doit du moins le chercher dans le vraisemblable.C’est ainsi qu’Homére & Virgile font discourir leurs Héros, fins que les ennemisqui les écoutent, &qui font prêts à s’égorger, s’impatientent le moins du monde.Un Historien qui veut briller par quelques faux faits, doit les habiller avec tous lesatours d’une éloquence sensée, & masquer le mensonge avec tant d’an qu’on ne puisièpas même soupçonner qu’il ait destèin de nous en imposer. Ces fortes d’épifodes,quelque élégantes quelles pûflènt être, feroient sifflées en ce tems-ci,& feroient pas-ser l’Historien pour un faiseur de roman ; au lieu qu’on admire tout cela dans Tke-Live.