Band 
Tome quatrieme.
Seite
194
JPEG-Download
 

UA HISTOIRE DE POLYBE,

point desquelles je voulusse plus volontiers répondre que de celles-ci. Attaquer une ar-mée dans fa marche, c’est s’assûrer une victoire complette. C’est un secret, & un se-cret que peut-être personne n’ignore, sans que qui que ce soit s’avise de commencer lepremier: cc qui dénote le défaut de hardiesse & de capacité.- II faut à la vérité del'adresse, du secret, une intelligence profonde, un coup d'oeil admirable, une grandeprésence d'esprit & beaucoup de valeur : qualités que peu nous font paroìtre par leurconduite. Dans ces fortes d’entreprifes il faut del’aide & du conseil, régler sesmouve-mens avec tant dejusteílè, tant d’art, & mélurer si bien son tems, qu’on puisiò arri-ver fur l’ennemi aux endroits où l’on s’est déterminé de le combattre, soit qu’ilmarche h nous, ou qu’il tourne d’un autre côté.

Un Général hardi, entreprenant, qui est net dans ses démarches, & dans le déploie-ment & Tordre de ses Colonnes, & qui cherche à s’assûrer la victoire par ses marchesmême ,& à tomber fur celles de l’ennemi dans ces momens précieux; celui-là qui faitla guerre de la sorte est un grand homme, un génie supérieur à tcus les autres, très-redoutable, très à craindre, très-dangereux, & digne des plus grands éloges ; mais enconnoît-on beaucoup dans le monde qui soient parvenus à ce degré de connoisiànce,que d’arriver fur /ennemi dans sir marche, & qui saíìent la leur avec un tei art, qu’ilssoient en état de combattre en arrivant, & que tout d’un tems & d’un mêmemouvement toute une armée se trouve en bataille? Cela est beau, sçavant & pro-fond. On connoît les principes & la méthode de cette façon de faire la guer-re; mais qui la sçait toute? I/oserai je dire? Ma tactique renferme & démontre cet-te belle partie de la guerre, inconnue en ce tems-ci: peut-être Tétoit-elle aussi auxAnciens.

Pour revenir aux surprises d’armées dans une marche, je ne vois rien de plus aisé acar ordinairement ce qui n'est pas accoutumé, vu & pratiqué, étonne d’autant plusqu’on s’y attend le moins ; au lieu que celui qui s’est déterminé à combattre son en-nemi dans un mouvement, a son destêin bien digéré dans la tête. Comme il est pré-paré à tout, qu’il a médité fur ce qu’il veut faire, prévft, autant que celasse peut,tout ce qui peut arriver,il. donne ses ordres avec netteté; chacun sçait son poste, par-ce qu’il a pris ses mesures de loin ; au lieu que Tautre, qui ne s’est pas attendu à êtreattaqué dans fa marche, semblable à Flaminius, a bien plus songé & médité sur lc- su-jet qu’il avoit en vue, qu’à être attaqué dans son chemin. II faut qu’il prenne fotlchamp de bataille, qui lui est inconnu, qu’il cherche ses avantages, qu’il range festroupes, non comme elles sont ordonnées dans fa marche, mais selon la nature du païsoù il is trouve, & fur lequel il ne s’étoit pas attendu de combattre. Voilà bien de labesogne, bien des inquiétudes, des doutes, des incertitudes & des mouvemens à fai-re en présence d’un ennemi qui s’est préparé pour ies siens, qui font plus prornts &plus subits, & qui se trouve dans un terrain qu’il a reconnu & bien examiné. Voirque chacun cherche à sauver le bagage, à le faire revirer, à débarraster le champ debataille, qu’on se preste à donner les ordres, qu’on court pour faire avancer les trou-pes, le canon , les munitions,cela fait soupçonner aux soldats qu’on est surpris,pen-dant que les Officiers n’en doutent pas ; ce qui décourage ou étonne les troupes. Jei’ai dit plusieurs fois dans cet Ouvrage, je le répété encore, & j’y reviendrai plusd’une fois à l’égardde certaines maximes qui n’ont qu’une face, & qu’on ne fçauroictrop répéter aux gens du métier qui cherchent à /instruite: c’est à celles-ci qu’il faucs’attacher plutôt qu’aux autres,qui nous remplisiènt la tête d’idées contraires qui cau-sent plus d’embarras que si nous ne sçavions rien. Un Général, qui veut avoir bon mar-ché de son ennemi, ne sçauroit rien faire de mieux que de /attaquer dans fa marche.

Si Flaminius eût marché au moins en bon ordre, véritablement il eût été surpris;