242 HISTOIRE DE POLYBE,
Etats, que !a témérité & l’audace insensée ont laissés penchans à leur décadence. Fa-bius prend le commandement de Farinée Romaine dans un tem: difficile & fâcheux.Parmi un fi grand nombre d’Officiers Généraux, il n’en voit pas un seul sur la- capa-cité duquel il puisse compter. Plus courageux que sages & soldés, ils ne considé-roient que leurs forces fans en examiner les qualités ; ils s’imagi-oient que la bonnevolonté & le nombre des troupes suffisoient pour la victoire coure un ennemi tou-jours victorieux, dans la nécessité de vaincre, conduit par un Chef habile, & enqui le' soldat avoit une confiance entière. 11s se trompoient grossièrement.
Fabius ne fut pas longrems fans connoître 1 esprit qui regnoitdans íbn armée, &dont le Général de la cavalerie étoit comme Forganc. Le Dictateur avoit un pouvoirtrop étendu pour rien craindre de cette cabale, il demeura toujours ferme & confiantdans ce qu’il s’étoit résolu de faire, il changea tout Pétât de la pierre, résolu de sui-vre Annibal par tout, d’observer ses mouvemens, d’occuper lespofies les plus avan-tageux fans rien engager, sc- souciant fort peu des plaisanteries de ses envieux, qu!Fappelloient le pédant d’Annibal, qu’il efperoit de réduire h la sin,& d’en être le maître».
Le Général Carthaginois connut bientôt le génie de ce grand ïomme. II n’y voieûucun foible, il l’admire lorsque les Romains semblent le méprser. II se voit bientôt,au bout de ses finefiès.. L’un échape lorsque Pautre croît le tenir, & celui-ci ne tientrien lors même qu’il est le plus assûré de son coup.
Annibal ne pouvoit se sauver qu’en donnant beaucoup de combats, Le Romain ,.bien persuadé qu’il ruinoit son ennemi s’il pouvoit les éviter, roînoit la guerre enlongueur dans un païs toujours favorable à lés desseins; le Cartlnginois ne íçait com-ment s’y prendre avec un tel Antagoniste. II se voit à bout & perd son but tandisque le Romain le méne au sien, & l’engage dans une forte de guerre qui ruine toutesles espérances, & relève celles de la République.
Après ce que je viens de dire,, comment peut-on soutenir cette proposition, queJcs plus fins & les plus rusés Capitaines ne font pas toujours les plus braves? Je de-mande k ces gens-lk,. si un homme peu courageux conserver: un jugement sain &tranquille dans les dangers les plus éminens de la guerre, & s’il ne faut pas les mépri-ser pour imaginer & pour mettre la ruse en effet; soit pendant la chaleur d’une ac-tion , soit dans les dispositions qui la précédent : car le but d’un esprit insidieux &.rusé, est la victoire»
Celui qui-compte fur ie grand-nombre de ses troupes, & sur leur courage, n’a pasbesoin de tanr de machines, ni d’une valeur si extraordinaire contre un ennemi quin’aqu’une petite armée à lui opposer. 11 laide- faire au nombre, il lui suffit de lâcherla détente, & le coud part,, il est assûré de ì’eífet par ses force?. Les victoires de laplûpar: des Conquérant, d’un Attila, d’un Gengiscan, d’un Timurbec, ont été leprix de leur nombre ; mais celles d’Annibal furent celui de la ruse & de la sagesse au-dacieuse de ce grand homme. Je conclus de tout ceci, que tout Général qui n’estpas rusé est un pauvre Général, & que ceux qui ont avancé cette proposition nepouvoient rien dire de plus absurde.
Le projet de Fabius étoit tout ce qu’on pouvoit penser de plus salutaire & deplus profond. II falloit user d’une grande prudence, de beaucoup de dextérité &d’une prévoiance sans sin: car un ennemi habile & rusé, qui cherche l’occasion decombattre, remuë son camp, & la fait naître par ses marches & ses contremarches;& comme il est assuré d’avoir toujours l’ennemi en queue ou en flanc, il peut l’en-gager dans quelque païs favorable k ses desseins, revenir fur ses pas par une marcheaccélérée & forcée. I! peut se servir de Favantage de la nuit, & venir par deschemins contraires v secrets Lc peu battus; ces sortes de marches font d’autant plus