LIVRE III. CHAP. XX. • 243
heureuses, que la vfeífe ne donne pas le rems d’en être averti. Fabius Te dé-mêle de toutes les rases & les souplesses de son Antagoniste , & le réduit h l'ex-trémité par des mou’emens bien concertés, qui-rendent fans effet ceux de sonennemi.
Végéce est favorable à mon opinion. II dit qu’il y a peu de Capitaines très-vail-lans qui exécutent de grands faits d’armes', ce qui est très-véritable ; étant une chosebien rare que les courages trop ardens, impétueux & impatiens soient accompagnésde beaucoup de prudence. Fabius autant par fa patience & ion adresse, que par soncourage & fa capacité, fauve la République lorsquelle sembloit désespérer de son sa-lut, & que tout conspirait à une décadence prochaine.
Umts homo mbìs cun&ando reflïtult rem,
dit Ennius. La prudence fut la qualité qui étoic le plus au goût de Végéce.„ Les bons Capitaines, dit-il, ne font pas ceux qui combattent cn rase compa-„ gne, où le péril est commun ; mais bien ceux, qui par adreíse & ruse de guer-,, re, sens qu’il leur en coûte un seul soldat, estaient de défaire l'ennemi, ou du moins„ à le tenir en crainte & en échec”. C’étoit là le talent de Fabius.
II faiìut que la'République tombât dans un danger éminent pour se tourner du cô-té des gens de bien. Si on veut bien se donner la peine d’examiner avec quel-que attention ce que les Grecs & les Latins rapportent des événemens de cette guer-re d’Annibal, & la conduite des Généraux, comme celle du Sénat, on conviendraqu’íl y avoit bien de i’ignorance dans les uns & bien des étages vuides dans les têtesde l’autre: ce Sénat si vénérable dans féloignement s'égarait étrangement, & sou-vent. 11 fut peu équitable, &. même injuste à l’égard du plus grand Capitaine, &du plus honnête homme de la République. Minucius, Général de la cavalerie, hom-me imprudent & fanfaron, forma un puissant parti contre le Dictateur: chacun, à l’en-vie, se donna la liberté de décrier la sagesse de fa conduite. On ne peut lire celledu peuple & du Sénat fans indignation, & regarder les envieux de ce grand hommefans.un extrême mépris.
Mais comment se peut-il que ce Sénat,rempli de si bonnes têtes, s’il faut en croireles admirateurs des Romains,n’ait pû connaître le caractère, la suffisance & le solide•du projet de Fabius; qu’il n’ait pû connoître aussi l’ignorance & les défauts de ceuxqu’il mit à la tête des armées, qui firent tant de honte au nom Romain pendant qu’unétranger sorti du fond de l’Efpagne, à la tête d’une armée formée de différentes na-tions , qui n’eít jamais entré dans Rome , n’ignore rien de ce qui se passe dans les déli-bérations les plus sécrétés du Sénat? On aurait dit qu’il se gouvernent au gré de sesdésirs. II étudie, il creuse si bien f humeur, le génie & le caractère dc chaque Con-sul qu’on lui opposé, il profite si habilement de leurs fossiles, que tous les Historiensconviennent qu’il dut à cette connoisiànce, & à un talent merveilleux & st rare, toutle succès de cette guerre.
S’il eût découvert dans le Dictateur le moindre défaut, dont il eût pû tirer avantage,il ne lui eût lans doute pas échapé ; mais il ne rencontra dans ce Capitaine que des ver-tus & des qualités éminentes pour la guerre,une profondeur de génie,une prévoiancefans bornes, qui ne íùivoit pas, mais précédoit les conjectures ; devinant les desseins del’ennemi, & ce qu’il pouvoir entreprendre par la connoiíïàncequ’il avoit du païs,&par-là de ce qu’il pouvoir faire ; se maintenant dans la posièssion d’agir à fa volonté, nerecevant jamais la loi de la nécessité ni cu hazard. II ne falloir pas moins que cet af-
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