6o HISTOIRE DE PO L Y B E,
la campagne. Ne pensant pas qu’il y eût autre chose, le soupçonnantmême beaucoup moins à cause de cette nouvelle, il ftt appeller -quelquesCapitaines, & leur commanda de prendre au point du jour la moitié dela cavalerie pour arrêter ces courses.
Dès que la nuit fut venue, Nicon, Tragisque «Sc les autres conjurés sk-iant rassemblés dans la ville,épioient le moment que Livius reviendroitchez lui. 11 ne tarda point à sortir, parce que le repas s’étoit fait de jour.Alors pendant que quelques conjurés lè tenoient à l’écart, quelques au-tres vont au-devant de Livius, & plaisantent entre eux comme pour imi-ter ceux qui íòrtoientde table. Quand ils furent proche de Livius, quele vin avoit beaucoup égaie, on rit, on dit force bons mots de part& d’autre, «Sc rebroussant chemin on conduisit ainsi le Commandantjusqu'à son logis, où n’aiant rien de fâcheux ou de triste dans l’esprit,&ç ne respirant au contraire que la joie «Sc la mollesse, il succomba sa-bord à ce sommeil profond où fait tomber le vin que l'on prend pen-dant le jour. Ce fut alors que Nicon & Tragisque furent rejoindre leurscompagnons, «Sc que se divisant en trois bandes, ils se portèrent auxavenues les plus commodes du marché, asm que rien de ce qui se paf-seroit au dehors ou dans la ville ne leur fût caché. 11 y en eut aussi quife mirent auprès du Commandant, persuadés que s'il naissoit quelquesoupçon de ce qui menaçoit Livius, ce seroit à lui qu'on en apporte-roit les premières nouvelles; «Sc que ce qui fe seroit pour détourner ledanger se seroit d’abord par lui. Enfin quand la compagnie se fut reti-rée, que le tumulte fut cessé, 6c que toute la ville fut endormie, aumilieu de la nuit,toutes choses semblant réussir à nos conjurés, ils soréunirent pour l'exécution- du projet.
Ils étoient convenus avec les Carthaginois, qu’Annibals’approcheroitde la ville du côté des terres qui regarde «'Orient, en prenant le che-min de la ville de la porte Témenide,qu’ilallumeroitun feu fur le tom-beau appellé par quelques-uns d'Hyacinthe, «Sc par quelques autres d’A-pollon Hyacinthe ; que Tragisque voiant ce feu en allumeroit un autreau dedans de la ville; «Sc qu’eníuite Annibalaiant éteint son feu s’avan-ceroit lentement «Sc fans bruit vers la porte.
Cet arrangement pris, nos conjurés traversent la partie habitée de laville,«Sc viennent aux tombeaux. Car ce côté oriental de la ville est toutcouvert de ces sortes de monumcns,parce que, pour obéir à un ancienoracle qui leur avoit prédit que plus ils seroientd’habitans plus ils seroientheureux, entendant cet oracle des morts, comme des vivans ils enterrenttous leurs morts au dedans de la ville. Arrivés au tombeau de Py thionique,ils attendirent qu’Annibal allumât son feu, qui ne fut pas plutôt allumé,que Nicon «Sc Tragisque pleins de confiance firent aussi le leur, «Sc quandcelui-ci d’Annibal fut éteint, il coururent avec impétuosité à la porte pouren égorger la garde, avant que les Carthaginois qui dévoient marcher