§4 HISTOIRE DE POLYBE,
de là encore la réputation d’homme inspiré des Dieux. Car c’est Tor-dinaire. Quand pu faute d’esprit, ou par défaut d'expérience, ou parnonchalance on ne peut ni se connoître en occasions, ni pénétrer lescauíes & les différons biais de chaque chose, on ne manque pas d’at-tribuer aux Dieux & à la fortune des actions, qui ne font dûës qu’àla sagacité que donnent les réflexions & la prévoiance. C’est dequoi ilétoit bon d’avertir mes lecteurs, de peur que trompés par la fausse idéeque l’on s’eít faite de Scipion, ils ne fassent pas assez d’attention à cequ’il y avoit dans lui de plus beau & de plus estimable, je veux dire ladextérité & l’application infatigable aux affaires, vertus qui dans la fui-te seront mises encore dans un plus grand jour.
Pour revenir aux affaires d’Espagne, aiant fait assembler les trou-pes il leur dit: Qu’il ne falloit pas s’épouvanter du dernier échec quel’on avoit reçu; que ce n’étoit point par la valeur des Carthaginoisque les Romains avoient été vaincus, mais par la trahison des Celti-bériens, fur la foi desquels les Chefs s’étoient trop légèrement séparésles uns des autres ; que les ennemis fe trouvoient aujourd’hui dans lesmêmes circonstances; qu’ils s’étoient partagés pour différentes expédi-tions; que les traitemens indignes qu’ilsfaiíoient à leurs alliés les avoienttous aliénés, ct leur en avoient fait autant d’ennemis; qu’une partie deceux-ci avoit déja traité avec lui par députés; que le reste non pas à lavérité par amitié, mais pour tirer vengeance des insultes des Cartagi-nois, viendroit avec joie, à la première lueur d’espérance & dés qu’onverroit les Romains au-delà de l’iibre ; que les Chefs des ennemisn’étant pas d’accord entre eux, ne voudroient pas íò joindre pour levenir combattre, ct que combattant séparément ils plieroient au pre-mier choc; que toutes ces raisons dévoient les animer à passer le fleuveavec confiance, qu’ils fe reposassent du reste sur les autres Chefs & furlui ■ meme.
Après ce discours, aiant laissé a Marcus, qui commandoit avec lui,cinq mille hommes d'infanterie & cinq cens chevaux pour secourir lesalliés d’en-déçà d u fleuve, il passa de l’autre côté avec le reste de l’ar-mée fans rien découvrir à personne de son dessein, étant dans la réso-lution de ne rien faire de ce qu’il avoit dit aux soldats. Or ce desseinétoit d’emporter d’emblée la nouvelle Carthage.
Premier trait, mais en même tems trait des mieux marqués du ta-bleau que nous faisions tout à l’heure de Scipion. II n’a encore quevingt-sept ans, & les affaires dont il se charge font des affaires dontles disgrâces précédentes ne laissoient espérer aucun succès. Engagé àles soutenir, il laisse les routes fraiées & connues de tout le monde, cts’en fait de nouvelles que ni ses ennemis, ni ceux qui le suivent, ne peu-vent deviner. Et ces nouvelles routes il ne les prend que fur des ré-flexions très-solides.
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