i8r HISTOIRE DE POLYBE,
ne, il se contente de distribuer également son encens à l’un & à l’autre,& cependantle dernier m’en paroît peu digne, comme je le ferai voir en son lieu.
Le Prince Louis-Guillaume de Nassau nous a donné un plan de cette bataille dansun Ouvrage * de fa façon, je doute si le Prince Maurice n’en est pas l’Auteur.Quoiqu’il en soit, il paroît qu’il n’a pas fait réflexion à cette maniéré de combattre.Comme mon Auteur ne l’a pas remarquée non plus, & encore moins dans faction deRégulus contre Xantippe, ni dans celle de Cannes, il ne faut pas s’étonner que lePrince Louis ne Tait pas fait non plus. II paroît pourtant qu’il a observé cet ordre,mais que la découverte des colonnes lui est échappée, puifqu’il a cru que cette dispo-sition si singulière,les cohortes pressées & comme unies les unes à la queue des autres,& ces espaces entre elles n’étoient que pour faciliter l’écoulement ou la retraite deséléphans,& pour empêcher qu’ils n’apportaflènt du trouble Lr ne rompissent les corps,s’ilseuílènt eu moins d’intervalles entre eux,& que les corps de la seconde fe trouvantvis-à-vis de la première, comme ceux de la troisième entre ceux de la seconde, ieséléphans ne les renversassent dans leur chemin, si ces rues, comme Polybe les appel-le, n’euflènt pas été droites.
Véritablement ces espaces directs entre les colonnes qui donnoient un libre passageà ces animaux, fans trouver rien qui pût leur faire obstacle,& les effaroucher,furentd’un grand secours à Scipion; mais ce ne fut pas uniquement dans cette vûë qu’ilavoit imaginé cette merveilleuse disposition à son infanterie, il avoit de plus hautespensées.
Les deux armées combattirent dans une plaine rase & découverte, & par conséquentdans un égal avantage à l’égard des lieux, & les aîles n’étant appuiées nulle part, ilfalloit que l’habileté & une tactique fçavante & rusée,dans le plusfoible des deux Gé-néraux décidât de la victoire: car la partie n’étoit pas égale à l’égard du nombre. El-le l’étoit si peu & la disproportion 'dans les deux armées si grande, qu’elle fembloitexclure tout équilibre, fi ce n’est dans la valeur des troupes autant que dans leur dis-cipline , & dans une égale confiance en leurs Généraux. Tout cela fembloit pro-nostiquer la ruine entière de Scipion, qui n’avoit à opposer à son ennemi qu’une ar-mée de vingt-deux mille hommes contre cinquante mille, & cependant rien n’est plustrompeur,puifqu’il est certain parl’évidence des exemples anciens & modernes, dontl’Histoire est toute remplie, que le nombre ne fait rien contre une armée commandéepar un grand Capitaine contre un autre qu’il surpassé par une plus grande habileté &par un plus grand art & plus d’artifice dans la maniéré de ranger & de combattre, &qui ajoute encore des armes plus avantageuses, bien qu’il puisse vaincre indépendam-ment de cela, tant la bonne disposition a de pouvoir & de force.
Scipion observa avec une attention l’ordonnance de son ennemi, qui se présenta lepremier en bataille dans la plaine, pour donner plus de terreur par l’opinicn defes for-ces ; ce qui n’étonna ni les Romains ni leur Général. Celui-ci vit qu’Annibal s’étoitformé fur trois lignes A. B. C. ou pour mieux dire fur trois phalanges. La cavale-rie D. E. fur les aîles de la première ligne, car les anciens ne la faisoient combattreque fur une feule ligne fans être soutenue d’une seconde.
Scipion aiant observé cette disposition d’Annibal, jugea que l’ordonnance Ro-maine étoit trop foible pour soutenir le poids & le choc d’une masse d’infanteriequi lui parut impénétrable, si la seconde ligne s’uniílòit à la première <k n’enformoit qu’une feule en doublant fes files. Réflexions judicieuses que les Généraux
* Annibal Scipion, ou Ut grands Capitaines. A la Haie chez Stenchr.