106
VOYAGE
tous les sujets ; et ainsi, nos bonnes intentions et nosespérances furent déjouées.
Le fléau continua donc sans obstacle sa coursemeurtrière. Chaque nuit nous étions réveillés par lavoix du crieur public, qui annonçait aux habitants lesenterrements du lendemain. Rien de plus sinistre quela manière de faire cette annonce mortuaire : c’estd’abord un cri prolongé, imitant le gémissement duchien de carrefour dans les longues veillées d’hiver; àce cri succède un moment de silence, puis ces paroles :(f Un de vos frères est décédé : venez demain pleurerk sur son cercueil. » Le glas funèbre fait aussi sonappel, et si l’on est dans le voisinage de la maison dumort, on peut entendre les lamentations des parents,réunis pour veiller le cadavre jusqu’au moment desfunérailles.
La fille d’un chef, de nos amis, succomba aux at-teintes de l’épidémie, et nous nous joignîmes au convoi.Nous allâmes d’abord à la maison mortuaire. Au mi-lieu d’une chambre, couchée sur un alga, était la dé-funte, parée de ses plus beaux atours, et le visagerecouvert d’un voile de soie. Parmi un grand nombrede personnes accroupies autour du lit, et qui se ca-chaient la figure dans leur toge, une troupe de jeunesfilles se faisaient remarquer par leur attitude pleine dedouleur : c’étaient les compagnes de la morte, ras-semblées pour écouter son oraison funèbre que l’uned’elles prononçait par strophes improvisées et inter-rompues par les cris de Oyé ! Oyé ! mêlés de sanglots.
Les prêtres vinrent enlever le cercueil; et, lorsqu’il