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SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
ordre (Enumeralio linearum tertii ordinis ). En cela, il obéissait à unepensée d’égoïsme, car il voulait se réserver le monopole des décou-vertes auxquelles pourrait conduire le puissant instrument d’ana-lyse qu’il avait créé. Cependant ses travaux transpirèrent, et en1676 une correspondance s’engagea entre lui et Leibniz , concer-nant les résultats qu’il avait obtenus.
Dans ses lettres Newton parle de sa méthode de calculd’une manière très-générale. Il n’en donne aucune indication nidémonstration, et se contente de l’envelopper dans un ana-gramme très-compliqué, comme on le faisait alors pour s’assurerla propriété d’une découverte sans la communiquer. Leibniz neprit pas tant de détours. Répondant à Newton , le 21 juin 1677,il lui exposa franchement sa méthode du calcul infinitésimal, tellequ’il l’avait imaginée. En 1684, il la publia, sous la mêmeforme, dans les Actes de Leipzig , et Newton ne formula aucuneréclamation à ce propos. Bien au contraire, il reconnut très-explicitement les droits de Leibniz , dans une note, ou scholie,insérée en 1687 dans la première édition de son livre des Prin-cipes.
Mais voilà qu’en 1699, un certain Fatio de Duillier, mathé-maticien assez médiocre, s’avise de déclarer que Leibniz n’estque le second inventeur du calcul infinitésimal, et insinue qu’il abeaucoup emprunte' à Newton . A quoi Leibniz répond en citantle témoignage même de Newton . Les choses en restent là, jusqu’àl’apparition du Traité d’optique, auquel Newton avait jointl’exposé de la méthode des fluxions. Les rédacteurs des Actes deLeipzig insinuent alors, à leur tour, que le calcul des fluxionsde Newton n’est qu’une simple transformation du calcul diffé-rentiel de Leibniz , et la guerre s’allume sur deux mots.
Keill, professeur d’astronomie à Oxford , soutient hardimentque Leibniz a dérobé à Newton la méthode des fluxions, et qu’ils’est borné à*y introduire un changement de notation. Leibniz ,indigné, propose aussitôt de soumettre la question au jugementde la Société royale de Londres , c’est-à-dire à un tribunal pré-sidé par Newton lui-même.
Les pièces du procès furent rassemblées avec grand soin etpubliées par la Société royale, sous le titre de Commercium episto-licum; mais Leibniz n’avait pas été consulté sur le choix des ar-bitres, et ceux-ci rendirent un verdict favorable à Newton .