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acquérir tout naturaliste, tout savant, qui possède une connais-sance vaste et approfondie des êtres qu’il passe sa vie à observer.
Linné créa donc ses ordres naturels, sans avoir eu de planprémédité, sans avoir consulté aucun ensemble bien défini d’or-ganes. C’est ce que paraît prouver l’entretien suivant qu’il eutavec un de ses élèves, nommé Gisèke, entretien qui nous a étéconservé, par Gisèke lui-même, et qu’il ne sera pas sans intérêt derapporter. Nous laisserons parler chaque interlocuteur :
« Linné . Est-ce que vous croyez, mon cher Gisèke, pouvoir donnerle caractère d’un seul de mes ordres?
Gisèke. Oui, sans doute : par exemple celui des Ombellifères.
Gisèke. Celui-là môme d’être ombellifères, c’est-à -dire de porterdes fleurs disposées en ombelle.
Linné . Fort bien; mais ne vous rappelez-vous pas quelques plantesdont les fleurs sont aussi en ombelle et qui cependant n’appartiennentpas à cet ordre ?
Gisèke. Il est vrai, je me souviens de quelques-unes; j’ajouteraidonc deux semences nues.
Linné . Alors l’Echinophore ne sera pas de cet ordre, car elle n’aqu’une semence dans le centre du pédoncule, et cependant c’est uneombellifère ; et où mettrez-vous l’Eryngium ?
Gisèke. Parmi les Agrégées.
Linné . Point du tout. C’est très-certainement une ombellifère,car elle a un involucre, cinq étamines, deux pistils, etc. Quel seradonc son caractère ?
Gisèke. De telles plantes doivent être rejetées à la fin d’un ordrepour servir de passage à un autre. UEryngium joindrait les Ombel-lifères aux Agrégées.
Linné . Oh ! oh ! ceci est autre chose, c’est toute autre chose de con-naître les passages et de donner les caractères. Je les connais très-bien,Çtje sais comment l’un doit être joint à l’autre.... Il y avait autrefoisici un de nos élèves nommé Fagraux, et qui maintenant est à Saint- Pétersbourg , jeune homme très-laborieux. Il s’entêta du projet dedécouvrir la clef de mes ordres, il y travailla près de trois années etiû’envoya son rêve. Pour moi, j’en ris bien. Enfin, je sais une chose,c’est que si je donnais une seconde édition de mon livre, je donneraisune seconde disposition de mes ordres. »
Dans une lettre de Linné au même botaniste, on trouve leslignes suivantes :
« Vous me demandez les caractères de mes ordres, mon cher Gisèke ;je vous avoue que je ne saurais les donner. »
Si l’on considère que les caractères distinctifs invoqués par