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SAVANTS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
avait toujours fait ses délices de l’étude des êtres qui vivent au seinde cet élément.
» J’apprends son sort ; je vole et vois ses tristes restes. Je fondis enlarmes, et résolus aussitôt de sauver sa gloire. J’ai tenu mes engage-ments. Ce fut avec bien dos peines que je me procurai ses papiers;son hôte voulait les vendre à l’encan. M. Clilfort les a achetés et meles donna. Je dérobai tout le temps que je pus aux occupations quim’accablaient, pour revoir les ouvrages de mon malheureux ami.Qui pouvait mieux éditer ses œuvres que moi, tout plein de son style,de ses idées, de sa méthode et de sa manière? Je passai six mois enHollande, pour donner cette édition; heureux de remplir le devoird’un ami, et d’acquérir une mémoire éternelle à celui qui m’était ravipas une mort si prompte. Je serais joyeux d’avoir enlevé à l’oubli leplus grand ouvrage qui existe en ce genre. Artédi a rendu cettescience la plus facile de toutes, et c’était celle qui offrait le plus dedifficultés. Plût au ciel qu’il existât plusieurs Artédi pour décrire lerègne animal tout entier! (1) »
Boerhaave , qui aimait et admirait Linné , lui proposa, à cetteépoque, de se rendre à Surinam , dans les Indes , pour y occuperune position de médecin. Linné refusa, tout en regrettant cetteoccasion de récolter tant de matériaux précieux qu’il aurait trouvésdans une région encore peu connue, et riche en productions na-turelles. Sur sa recommandation, son ami Bartsch, de Kœnigs-berg, se rendit à Surinam ; mais ce fut pour y mourir. Linné luidédia un genre qui fait partie de la famille actuelle des Rinan-thacées.
» J’ai appelé cette plante Bartsia, dit Linné , dans une de seslettres, dit-il, pour consacrer la mémoire de ce jeune hommedoué des avantages extérieurs les plus séduisants et né pourêtre un jour l’orgueil de la patrie. Je fus assez heureux pour luiinspirer le goût de l’histoire naturelle, pour laquelle il développa uneintelligence merveilleuse.... A peine arrivé à Surinam , cet infortunéjeune homme se trouva en hutte aux persécutions de je ne sais quelgouverneur, qui ne lui laissa aucun moment de loisir. Trompé dansses espérances les plus chères, Bartschius succomba au bout de sixmois, non à l’inlluence funeste du climat, mais aux mauvais traite-ments dont on l’accablait. »
(t) Cité parM. Fée (Vie de Linné, pages 258--6I).