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HISTOIRE
les Anglais venaient à s’emparer de son bord. Quand le Tonnant fut pris, ils n’ytrouvèrent qu’un jeune aspirant, qui commandait le vaisseau.
La journée d’Aboukir et celle de Trafalgar marquent deux des plus grandesfatalités de la vie de Bonaparte : l’une lui ferma les chemins de l’Asie , l’autrelui ravit peut-être l’empire qu’il aurait conquis dans le canal de la Manche, sice même amiral Villeneuve eût exécuté ses ordres et n’eût décliné le combatqu’il aurait dû chercher devant Aboukir .
Kléber lui-même, l'héroïque Kléber, parut ébranlé delà ruine de notre flotte;Bonaparte en apprit la nouvelle avec une grande fermeté ; aucun trouble ne sepeignit sur son visage, rien ne trahit la profonde impression qu’il dut recevoird’un événement dont il mesura d’abord toutes les conséquences. Dissiper la con-fusion et la stupeur qui régnaient à Alexandrie , malgré la présence de Kléber;demander et obtenir la vérité tout entière sur notre désastre ; secourir les vi-vants dans leur détresse ; honorer les illustres morts dans leurs tombeau; con-soler leurs familles par des paroles quelquefois marquées au cachet delà douleurd’une âme mélancolique ; rassurer l’armée par des paroles empreintes d’un toutautre génie ; rétablir l’ordre partout ; réunir, organiser les restes de notre ma-rine ; veiller sur l’escadre de Villeneuve, réfugiée à Malte, et répandre danstous les cœurs les espérances d’une gloire nouvelle qui allait naître pour l’ar-mée d’Égypte du sein même de cette grande calamité : tels étaient les soins duhéros dans ces graves circonstances, où il fut vraiment la Providence de tous lesFrançais abandonnés désormais sur la terre des Pharaons .
Prisonnier dans sa propre conquête, devenue une patrie pour nos troupes etpour lui, s’il désespérait de son avenir, Bonaparte ne serait que l’homme de lafortune. Il va régner ; le général de l’armée française est aussi le sultan del’Égypte : il doit consacrer tout son génie à ses soldats et à ses sujets. Le destinlui fait faire l’essai du sceptre sur les bords du Nil ; et ce caractère supérieurrevêt alors une teinte orientale qu’offriront toujours dans la suite ses volontéset ses desseins. La nature semblait l’avoir créé pour le trône de l’Asie ; il avaitreçu, pour s’y maintenir, tout ce qui l’a précipité de celui qu’il éleva depuissur l’Europe . Cette royauté passagère développera en lui tous les germes de lapuissance absolue. Toutefois il marche avec son siècle, et c’est le person-nage d’un calife éclairé qu’il veut montrer au monde. Il recommencera enÉgypte le rôle des Abbassides en Espagne ; à la tête d’une armée invincible,entouré d’un état-major de savants et de philosophes, il fera fleurir les arts del’Europe et la religion du Croissant : donnant ainsi à l’univers le spectacle nou-veau d’un conquérant qui révère le culte des vaincus, et leur rappelle leurgrandeur passée, par la vénération dont il honore les monuments de leurpays. « Nous n’avons plus de flotte, avait-il dit au moment de la fatale nou-« velle ; eh bien ! il faut rester ici ou en sortir grands comme les anciens. »Dans cet adieu stoïque à la flotte , les soldats acceptèrent toute leur destinée :