12-2
HlsTOIftE UE L’AllMÉE
« Ainsi mourut Henri de Latour-d’Auvergne , vicomte de Turenne, grandcapitaine, grand politique, et presque sans égal par cette élévation d’âme quile mettait si Tort au-dessus de l’intérêt et ne lui laissait de passion que pourla véritable gloire. Peu de généraux ont eu des vues plus étendues que luidans l’art de la guerre, et peu de grands hommes ont eu des qualités si diffé-rentes, et qui paraissaient presque contraires : ne précipitant jamais rien, etattendant patiemment le temps d’agir quand la disposition des choses ou laprécaution des ennemis lui en ôtaient les moyens, prompt à saisir l’occasionque la fortune lui otl'rait ou que son habileté lui ménageait ; voyant d’abord etd’un coup d’œil tout ce qu’il fallait voir; étendant ses précautions jusqu’auxmoindres choses, et travaillant sans cesse à se rendre maître des succès parune conduite bien réfléchie; quelquefois paraissant donner tout à la valeur, ets’abandonner en apparence tout entier à la fortune, quoique ses actions, fussent toujours fondées sur des mesures et des sûretés que lui seul connais-sait, et que tout le inonde admirait après le succès(t). »
U serait difficile de dire quel était le dessein de M. de Turenne lorsqu’il futtué. Sa mort arriva dans une conjoncture qui a laissé tout le monde en sus-pens sur le parti qu’il aurait pris. Quelques-uns ont prétendu qu’il avait re-connu, à la gauche de l’armée, un passage pour aller aux ennemis ; d’autresont dit qu’il prenait la résolution de se retirer ; mais on ne peut former surcela que des conjectures. Tous ses desseins finirent avec lui, et ceux qui setrouvèrent ensuite chargés du commandement de l’armée eurent à prendreleurs résolutions d’eux-mêmes. Il n’y avait pour lors de lieutenant généralque le comte de Lorges , son neveu. Le marquis de Vaubrun, blessé depuisquelques jours d'un coup de pistolet au pied, était demeuré au quartier gé-
(i) Turenne (le vicomte) est né à Sedan, en 1611. Son père, prince souverain de Sedan , lelaissa en lias âge sous la tutelle de sa mère, sœur du prince d’Orange. Le duc de Bouillon,l’un des principaux chefs de la Fronde, était son Irère ainé. Turenne tit ses premières armesdans les troupes hollandaises, sous le prince d'Orange; il fut volontaire et porta le mous-quet. Capitaine en 162e, il servit avec ce grade pendant quatre campagnes contre Spinola, etse distingua au siège de Bois-le-Duc, en 1629. En 1630, sa mère l'envoya à Paris ; il entra auservice de France en qualité de colonel d’infanterie Le cardinal de Richelieu, qui devait de-viner le génie de Condé, avait déjà deviné celui de Turenne . 11 le nomma maréchal de campà l’âge de vingt-trois ans. Il lit en cette qualité la campagne d’Allemagne , sous le cardinal deLa Valette, en 1636. En 1637, il servit en Flandre et fut nommé lieutenant général. Il assistaau siège de Brizack, sous lesordresdu duc deWeymar, en 1639. Il passa en Piémont, sousle comte d’Harcourt. Il Rit nommé maréchal de France en 1643, c’est-à-dire à trente-deux ans.Il avaitété quatre ans capitaine, quatre ans colonel, trois ans maréchal de camp, cinq ans lieu-tenant général. Il avait servi sous quatre généraux célèbres. Bossuet avait été son instituteurlors de sa conversion au catholicisme . il appartenait au plus grand des orateurs d'enseignerle plus grand des capitaines; à la pensée forte de s’adresser au cœur haut et fort.
D’immenses honneurs funèbres furent rendus à Turenne : son tombeau fut placé à Saint-Denis , parmi celui des rois.
On a vout" par là consacrer sa vaillance,
* _.m qu’aux siècles à venir
On ne fit point de différenceI>e portcT la couronne ou de la soutenir.