208 HISTOIRE DE L’ARMÉE
sée d’une abdication précipitée, elle céda à la pression de la foule, elle se re-tira dans l’embrasure d’une fenêtre d’où elle contemplait le roi avec l’indi-gnation sur les lèvres et de grosses larmes dans les yeux.
« Le roi remit son abdication à ses ministres et rejoignit la reine. Il n’étaitplus roi ; mais personne n’avait autorité légale pour saisir le règne. Le peuplene marchait déjà plus au combat contre le roi, mais contre la royauté, en unmot, il était trop tôt ou trop tard.
« Le maréchal Rugeaud en fit encore l’observation respectueuse au roiavant de s’éloigner, cc Je le sais, maréchal, dit le roi, mais je ne veux pas que« le sang coule plus longtemps pour ma cause. « Le roi était brave de sapersonne. Ce mot n’était donc pas un prétexte dont il couvrait sa fuite ni unelâcheté. Ce mot doit consoler l’exil et attendrir l’histoire. Ce que Dieu ap-prouve, les hommes ne doivent pas le flétrir.
« Le roi ôta son uniforme et scs plaques ; il déposa son épée sur la table ;il revêtit un simple habit noir et donna le bras à la reine pour laisser le pa-lais au règne nouveau.
« Les sanglots étouffés des spectateurs interrompaient seuls le silence de ccdernier moment. Sans prestige éclatant comme roi, ce prince était aimécomme homme. Sa vieille expérience rassurait les esprits; sa familiarité at-tentive attachait de près les cœurs. Sa v ieillesse abandonnée une seule fois parla fortune remuait la pitié. Une superstition politique s’effrayait de la vue de cedernier fugitif du trône : on croyait voir s’éloigner avec lui la sagesse de l’em-pire. La reine suspendue à son bras se montrait Itère de tomber à sa placeavec l’époux et avec le roi qui avait été et qui restait sans trône et sans patriesur la terre. Ce couple de vieillards inséparables dans le bonheur et dansl’exil, était plus touchant sous ses cheveux blanchis, qu’un couple de jeunessouverains entrant dans le palais de leur puissance et de leur avenir. L’espé-rance et le bonheur sont un éclat ; la vieillesse et le malheur sont deux ma-jestés : l’un éblouit, l’autre attendrit...
« Au moment de franchir le seuil de son cabinet, le roi se retournant versla duchesse d’Orléans qui se levait pour le suivre, lui dit :
« Restez, Hélène ! »
« La princesse se jeta à scs pieds pour le conjurer de remmener avec lui.Sans doute, elle oubliait alors la royauté pour ne voir que le père de son mari.
« M. Crémieux, député éloquent et actif de l’opposition, était accouru auchâteau pour donner des avis aux dernières crises et pour s’interposer entrela guerre civile et la couronne. Il se précipita à ces mots sur le roi, et, sai-sissant son bras : « Sire, dit-il d’un ton d’interrogation qui commande une« réponse, il est bien entendu, n’est-ce pas, que la régence appartient à ma-« dame la duchesse d’Orléans ?
« Non, répondit le roi, la loi donne la régence au duc de Nemours , mon« fils ; il ne m’appartient pas de changer une loi ; c’est à la nation de faire à« cet égard ce qui conviendra à sa volonté et à son salut. » Et il continua demarcher en laissant derrière lui un problème.