36
curait la fortune et le succès. Ils étaient persuadés que les saints cédaientaveuglément aux prières injustes des hommes, et môme qu’ils favorisaient leurscrimes. Pour connaître leurs futures destinées, les ducs et autres nobles consul-taient les pyt/ionisses, les sorciers. Les plus religieux d’entre eux faisaientservir les livres saints à ces divinations magiques. Grégoire nous apprend avecsatisfaction que Mérovée , fils de Chilpéric , n’ajoutait aucune foi aux oracles despythonisses , mais qu'il croyait beaucoup à ceux que présentait l’ouverture for-tuite des livres saints. « Il plaça trois volumes, le Psautier, le Livre des Rois et» celui des Évangiles, sur le tombeau de saint Martin ; passa trois jours et trois» nuits en jeûnes, en veilles et en oraisons. » Mais l’ouverture de ces livres nelui offrit rien de satisfaisant. Ce prince voulait obliger Dieu à s’expliquer sur lesort qui lui était réservé ; il voulait savoir s’il monterait sur le trône ou s’il enserait déchu. Cette pratique magique, qu’approuve Grégoire de Tours , fut, dansla suite, condamnée par divers conciles.
Le respect pour les personnes et les propriétés, la bonne foi, la sincérité etl'accomplissement des promesses, la religion du serment, enfin tous les devoirsmoraux et civils, étaient méconnus et méprisés: on portait même ce méprisjusqu’à faire publiquement l’éloge des crimes.
Cet état de dégradation pénétra partout, et s’accrut aux dépens d’un reste decivilisation qui s’évanouissait. L’immoralité publique se fortifiait; les tromperiesdes écrivains ecclésiastiques dans la composition des légendes devenaient chaquejour plus nombreuses et plus graves. C’est ce qu’ont remarqué les Bénédictins ,auteurs de VHistoire littéraire de France : le mal augmentait à mesure qu’ils’éloignait de sa source.
Les lettres restaient sans culture; les écoles publiques, à l’exception de quel-ques écoles épiscopales, étaient désertées. La Gaule, aux quatrième et cinquièmesiècles, se glorifiait encore des Eutrope , Ausone , Ballade, Ambroise, Sulpice- Sévère , Paulin, Victor, Marcellus, Salvien , Sidoine Apollinaire , etc. Les Francs paraissent, établissent leur affreuse domination, et toutes les lumières s’étei-gnent. A peine en reste-t-il quelques faibles lueurs pour éclairer l’étendue et lesprogrès de ce désastre.
L’évêque Avitus déclare, au sixième siècle, qu’il renonce à la poésie. « Bientôt,» dit-il, il ne se trouvera plus personne capable d’entendre ce genre de composi-» tion. » — L’évêque Grégoire de Tours , qui écrivait, environ soixante ans aprèsAvitus , prouve, par le grand nombre de ses fautes grammaticales, par son extrêmecrédulité, par la fausseté de son jugement, ainsi que par son propre témoignage,la dégradation progressive de la raison humaine et de la littérature. « Dans les» villes de la Gaule , dit-il, on ne cultive plus les lettres ni les arts libéraux; toutes» les sciences, tous les genres d'instruction déclinent et dépérissent... Le mal-» heureux temps que celui où nous vivons! L’amour pour l'étude s’éteint de plus» en plus; bientôt il n’existera plus d’hommes qui puissent transmettre à la» postérité les événements les plus mémorables. »
» Le monde vieillit, dit Frédegaire dans le prologue de sa Chronique; il n’existe» plus d’écrivain capable d’approcher du talent des anciens orateurs. »
Les auteurs de \'Histoire littéraire de Fiance , savants explorateurs de tous les