110
Enfin, au diocèse d’Elne, à trois lieues de Perpignan et dans la prairie de Tu-lujes, se tint un concile mi-partie composé de laïques et d’évèques, où l’ondécréta pour la première fois te Trêve de Dieu , monument éternel des forfaitsde la barbarie et de la féodalité; témoignage irrécusable de la corruption desmœurs, de l’excès du désordre général et de la malheureuse condition dupeuple; législation étrange, où la loi compose avec le crime, et lui fait sapart. Dans ce concile,il fut arrêté que, pendant trois jours et deux nuits dechaque semaine, les nobles étaient autorisés à faire la guerre, à piller, à mas-sacrer, à incendier : le brigandage leur était interdit pendant les autres jours.Dans d’autres conciles tenus par la suite, on trouva que l’espace de tempsaccordé aux brigands était insuffisant, et l’on permit leurs dévastations pen-dant quatre jours et trois nuits par semaine, et même pendant près de sixjours et cinq nuits. Je ne ferai aucune réflexion sur les décrets de la Trêve deDieu; il suffira d’annoncer que, dans les diocèses où cette trêve fut reçuecomme une loi, des seigneurs demandèrent et obtinrent le privilège de n’ypas obéir; qu’en vigueur pendant plus d’un siècle, et constamment violéepar ceux-là même qui l’avaient provoquée, qui l’avaient solennellement jurée,elle tomba en désuétude, faute de forces pour assurer son exécution. Si laTrêve de Dieu opposa quelques digues au torrent du brigandage nobiliaire, ellene put jamais en arrêter le cours. Le clergé essaya aussi, pour tempérer labarbarie des nobles, le mobile de la confession ; et cette tentative, qui s’opéraau onzième siècle, n’eut qu’un succès éphémère. Une chronique du tempss’exprime ainsi : « Les princes qui jusqu’alors, à cause de leurs cruautés et» de l’effroi qu’ils causaient, s’étaient montrés semblables à des lions, sem-» blables à des léopards par leurs innombrables iniquités, en faisant très-» humblement leur confession et se soumettant aux mortifications, furent pu-» rilîés et rendus plus blancs que neige. » Elle ajoute que quelques seigneurs sefirent moines et donnèrent du bien aux églises.
Ne pouvant offrir ici, sur l’abîme de maux où la barbarie des Francs et lerégime' féodal avaient plongé la France , que des aperçus rapides, je mebornerai à dire que, pendant la durée des trois règnes de Hugues Capet , deRobert et de Henri I er ,qui comprennent un espace de soixante-treize années,on compte quarante-huit années de famine, dont trois au moins furent siviolentes, que les hommes, poussés par la faim, devinrent anthropophages,et dont presque toutes étaient accompagnées ou suivies de grandes mortalitéset de cette contagion appelée mal des ardents (1). Qu’opposeront à ces résultatsincontestables les aveugles partisans du régime féodal, les apologistes dutemps passé?
Sous les trois règnes suivants, ceux de Philippe I er , de Louis VI et de LouisVII , dont l’intervalle est de cent vingt ans, le mal diminue et l’histoire ne
(1) Voici nuel remède on apportait à ces maladies dans l’abbave de Saint-Vannes : l’évêque de cetteVille faisait tremper les reliques de son patron dans de l’eau bénite et dans du vin; à ce mélange ilajoutait un peu de raclure d’un morceau de pierre du Saint-Sépulcre, qu’il faisait infuser dans duVin : il mêlait le tout et l’offrait aux malades; il en remplissait un vase qu’il laissait à la portée dupublie. (.Recueil des Historiens de France, t. XI, p. 14b,)