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» du lecteur le tableau des excès et de la diversité de ces malheurs et de ces>• crimes. Les charrettes, chargées de corps morts, de demoiselles, femmes,
» filles, hommes et enfants, étoient menées et déchargées à la rivière, laquelle» on voyoit couverte de corps morts et toute rouge de sang, qui, aussi, ruis-» seloit en divers endroits de la ville, comme en la cour du Louvre. »
Vers cinq heures du soir, le roi fit, à sou de trompe, publier, dans tout Pa ris , l’ordre à chacun de se retirer dans sa maison, sans en sortir; ce qui n’em-pècha point les massacres de continuer. Les deux jours suivants, le lundi et lemardi, les égorgements furent aussi nombreux que le premier jour. On égor-gea pendant tout le reste du mois d’août et pendant le mois de septembre : on necessa d’égorger que lorsque les victimes manquèrent aux bourreaux. Dans lesprisons et dans des maisons particulières, on tenait en réserve des protestantsque l’on tuait pendant la nuit. Le 5 septembre, le roi fit venir près de lui leboucher Pezou, l’un des capitaines de Paris , et lui demanda s’il restait encoredes huguenots dans la ville. Pezou répondit que le jour précédent il en avaitjeté cent vingt dans la rivière, et qu’il en expédierait encore autant la nuit sui-vante. Le roi se mit à rire et le renvoya.
De Thou évalue le nombre des Français égorgés à Paris , dans le premierjour seulement, à deux mille; d’autres écrivains portent à dix mille le nom-bre des personnes tuées pendant les trois premiers jours des massacres. Onvoit, par un compte de la Ville, que les 9 et 13 septembre, des fossoyeurs fu-rent chargés d’aller, à deux reprises, enterrer les corps entassés sur les rivesde la Seine. En réduisant le nombre des hommes et des femmes massacrés àhuit ou neuf mille, on se rapprochera, je le crois, de la vérité; mais dans cenombre on ne comprend pas ceux qui furent exécutés à mort par arrêt du par-lement, ceux qui furent assassinés dans la suite sans être jetés à la rivière.
Ces excès, au lieu d’amener la paix, comme la cour s’en était flattée, al-lumèrent la guerre civile, qui éclata sur tous les points de la France . Lesprotestants, quoique les massacres et la fuite eussent diminué leur nombre, nese montrèrent jamais si redoutables. La cour, effrayée, se vit réduite à sollici-ter la paix auprès de ceux qu’elle avait si cruellement trahis, assassinés; ellene recueillit qu’humiliations et revers.
Le pape fut, dès le 6 septembre, informé des événements de Paris ; les lettresde son ministre en France , lues dans une assemblée de cardinaux, portaient,entre autres détails, que les massacres avaient été exécutés par l’ordre exprèsdu roi. A cette nouvelle, la cour de Rome fit éclater une joie immodérée ; elleordonna des cérémonies religieuses pour remercier Dieu du succès de cet af-freux complot, fit célébrer des messes solennelles, publier un jubilé, tirer lecanon du château Saint-Ange , allumer des feux de joie dans les rues, et exé-cuter de pompeuses processions, où assistèrent le pape, les cardinaux, lesambassadeurs, des prêtres et des soldats. Le cardinal de Lorraine prit unegrande part à cette joie féroce ; il donna mille écus d’or au gentilhomme quilui apporta cette agréable nouvelle. Ce fut lui qui, avec un luxe digne de la cir-constance, célébra la messe après la procession. Au-dessus de l’église, on avaitplacé une inscription où la participation de la cour de Rome aux massacres de