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Le 10 janvier, Bussi-Leclerc, qui, de maître en fait d’armes, était devenu pro-cureur au parlement, et qui, depuis l’évasion du roi, de procureur fut élevéà la dignité de gouverneur de la Bastille, accompagné de vingt-cinq à trentehommes de son parti, tous armés et tenant chacun en main un pistolet, vint auparlement pendant que la grand’chambre était assemblée; et, désignant parleurs noms tous ceux qui étaient suspects au Conseil de l’Union, il dit à hautevoix: Suivez-moi, venez-vous-en à V Hôtel-de-Ville, où l’on a quelque chose à vousdire. Le président lui demanda d’après quelle autorité il agissait ainsi : Leclercne répondit qu’en renouvelant l’ordre de le suivre, et ajoutant qu’il leur en ar-riverait mal s’ils refusaient d’obéir. Alors le président de Harlai, le président deThou et autres déclarèrent qu’ils étaient prêts à le suivre ; aussitôt les membresde cette cour souveraine qui n’étaient point désignés se levèrent généreusement,et dirent qu’ils voulaient partager le sort de leurs chefs : noble dévouementdont cette époque désasti’euse 11 e fournit que de très-rares exemples! Alorscinquante ou soixante conseillers et présidents de cette Cour se rendirent auxordres de ces factieux. Leclerc, qui marchait à leur tête, les conduisit par le Pont-au-Change jusqu’à la place de Grève. A la nouvelle de cette étrange expédition,et pour jouir d'un spectacle si extraordinaire, une foule de mariniers, portefaix etvagabonds, accoururent à la place de Grève. Craignant que ces hommes ne fissentun mauvais parti à ses prisonni; rs, Bussi les mena par des rues détournées à laBastille, où ils furent tous enfermés. Dans le même jour, le Conseil des Seize fitarrêter les membres du parlement qui ne s’étaient point trouvés au Palais, et, lelen lemain, on fit relâcher tous ceux dont les noms n’étaient point parmi ceuxdes proscrits.
Les monastères que Henri III avait comblés de bienfaits signalèrent leuringratitude contre ce roi. Les Jacobins effacèrent ou noircirent sa figure placéedans leur cloître ; les Cordeliers, dont il avait fait reconstruire l’église, insul-tèrent à la statue du roi, la renversèrent et lui coupèrent la tête. Les Grands-Augustins conservaient, derrière le maître-autel de leur église, un grandtableau que Henri III y avait fait placer lorsqu’il institua l’ordre du Saint-Esprit .Sans respect pour cet objet consacré, les Augustins le biffèrent et le traînèrentpar les rues. Je passe sous silence les discours étranges des prédicateurs,qui faisaient retentir la chaire évangélique d’injures, de provocations à lavengeance et au meurtre ; je ne parlerai pas non plus des processions quise faisaient alors, et où l’on voyait les hommes, les femmes, les filles, les gar-çons, en chemise ou entièrement nus : je réserve ces traits pour le tableau desmœurs de cette période; mais je ne puis taire un moyen magique qui fut alorsemployé dans plusieurs églises de Paris , moyen fort en usage dans les sièclesbarbares. Laissons parler l’Estoile, témoin oculaire : « Furent faites à Paris » force images de cire qu’ils tenoient sur l’autel, et les piquoient à chacune» des quarante messes qu’ils faisoient dire durant les quarante heures, en plu-» sieurs paroisses de Paris ; et, à la quarantième, piquoient l’image à l’endroitj du cœur, disant à chaque piqûre quelques paroles de magie, pour essayer à» faire mourir le roi. Aux processions, pour le même effet, ils portoient cer-» tains cierges magiques, qu’ils appeloient par moquerie cierges bénits, qu’ils