Band 
Tome premier.
Seite
126
JPEG-Download
 

126

LUS COLLECTIONNEURS.

deux; lord D. a sacrifié des sommes considérables a celte collection vraiment remar-quable. Aussi se vante-t-il avec orgueil de pouvoir montrer aux curieux six Blarem-bergs de plus que nen possédait le feu roi dAngleterre Georges IV, grand amateur detabatières et de Blarem.bergs. La collection de Petilots de lord D. est presque aussibelle que celle du cabinet du roi de France , et tous ses Petitots ont conservé leursmontures de la fin de Louis XIV , époque a laquelle ils furent incrustés sur des taba-tières pour servir de présents royaux. Feu M. de B., grand collectionneur démaux, a

longtemps cherché a se faire céder par lord D.deux petits émaux de Limoges , du

meilleur temps, et du dessin le plus correct, qui ornent une tabatière que lon ditavoir appartenu a M. Abel Poisson , frère de la belle marquise de Pompadour et sur-

intendant des bâtiments sous le règne du roi Louis XV ; mais lord D_ne cède, ni

néchange jamais rien ; toute sa collection de tabatières est contenue dans un coffrequi voyage, habile et couche, si ce nest avec lui, du moins près de lui. Lord D....a fait deux voyages a Saint-Pétersbourg pour se procurer la tabatière de la grande

Catherine, cette tabatière sert dencadrement au portrait de Potemkin. Lord D.

a substitué toutes ses tabatières à un petit neveu, à la seule condition quelles neseront pas vendues, et quelles jouiront de tous les soins et de tous les honneurs quileur sont dus. Une rente de 1,000 livres sterling a été attachée a cette substitution.

Il faudrait, non pas un volume, mais des centaines de volumes pour décrire etanalyser les différentes passions des collectionneurs; pour peindre avec des couleursvraies, pour dessiner dun trait fidèle ces hommes excentriques, ces espèces de Dio-gène enfermés dans leurs tonneaux et ne demandant ail monde que de leur laisser lalibre jouissance de leur soleil, de leur goût, de leur Dada, de leur monomanie. Unde ces heureux, de ces fous, de ces martyrs d'une idée , a vécu vingt-cinq ans, en-fermé avec des momies, il ne voyait que des momies, et il avait fini par les regardercomme un peuple animé, vivant, comme des concitoyens,des voisins; à chacune deces momies il avait donné un nom, sous lequel il la connaissait, la choyait et la cour-tisait; enfin, il avait fini par séprendre dun hideux cadavre entouré de bandelettes,grimaçant une horrible expression, avec des lèvres et un visage noirs, retirés, flé-tris, séchés; il prétendait que ce cadavre ignoble nétait autre que celui de la filledu second des Pharaons , que la boîte qui la renfermait racontait en peintures hié-roglyphiques sa royale origine et sa mort ; une assemblée de savants eut lieu , etdaprès un avis unanime , cette momie fut élevée au rang de momie royale, de mo-mie sacrée; dès ce moment le collectionneur son maître, lui porta un intérêt plusgrand quà toutes les autres momies ses sœurs: il rêva de cette jeune princesse, illentrevit dans ces songes puisant de leau aux sources du Nil , se faisant suivre auxaccents de sa douce voix par les crocodiles verts du fleuve; et, jamais amantnaima sa maîtresse comme le collectionneur aimait sa momie ; on ne le voyait pres-que plus, il senfermait avec la fille du second des Pharaons et sépuisait en ado-rations respectueuses devant cette muette altesse royale. Un matin, après une nuitfroide et humide, le collectionneur trouva sa momie renversée ; les bandages sacréssétaient défaits; le corps de sa beauté lui apparut tout entier, pour la première fois;mais brisé, rompu : la chute qu'il avait laite lavait broyé. En essayant de ra-