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L’INSTITUTRICE.
de ces minces bourgeois parisiens qui disent a eurs enfants, lorsqu’ils ont atteintl’àge de raison : « Travaillez comme nous avons travaillé nous-mêmes. » Alors l’in-stitutrice de vocation se consacre a l’enseignement, comme elle sc ferait lingère ,modiste, ou demoiselle de comptoir..
Elle est dans la nécessité de se choisir un état, et son instinct la pousse a de-venir institutrice. Elle sait juste assez de grammaire, de géographie, d’histoire,de piano, de dessin, de mots estropiés d’anglais et d’italien pour se présenter avecassurance aux mères insouciantes qui contient aveuglément a une étrangère la di-rection de l’esprit et du cœur de leurs filles. Avec ces teintures superficielles detoutes choses, l’institutrice de vocation se dit en état de faire une éducation com-plète. Convaincue naïvement de ce qu’elle vaut, sans orgueil comme sans mo-destie , elle étale hardiment son savoir universel; on y croit, on en essaie, bien-tôt on en doule : l’élève n’apprend rien, mais l’institutrice de vocation se retranchesur le peu d’aptitude ou d’application de son écolière; elle propose des maîtresétrangers pour stimuler l’élève indolente ou étourdie. D’abord deux leçons parsemaine, et seulement pour les arts d’agrément, suffiront, dit-elle. Mais bien-tôt la mère , enchantée des progrès inattendus de sa fille, accorde des maîtres tousles jours, non-seulement pour les arts d’agrément, mais encore pour les langues,pour l'histoire, pour tout ce que l’institutrice proteste toujours connaître a fond.Dès lors elle n’est plus qu’une surveillante en réalité fort inutile, mais dont on nepourrait se passer, car l’institutrice de vocation se prête a tout ; elle excelle dans lesouvrages à l’aiguille, fait des bourses et des bonnets grecs pour monsieur, des col-lerettes et des chiffons pour madame, ajuste les robes de bal pour mademoiselle, lacoiffe au besoin, brode à la veillée un meuble de tapisserie pour le salon, fait lalecture, écrit les billets d’invitation, règle les comptes, surveille les domestiques,se multiplie, devient une espèce de factotum, et n’a plus que le titre d’institutrice.
En général, l’institutrice de vocation se place dans les familles a fortune aisée,mais peu brillante; elle coopère aux calmes distractions de ces intérieurs placidesrarement troublés par les passions, où règne l’ordre, la propreté, la parcimonie, oùl’on reçoit régulièrement a dîner les vieux parents et les vieux amis une fois parsemaine, aréopage appelé h juger hebdomadairement les succès de l’élève , que l’in-stitutrice fait valoir avec une minutieuse complaisance. Dans ces réunions intimes,l’institutrice est un personnage important : elle accompagne la romance, joue parmonts et par vaux la contredanse, organise les charades, sert le thé et coupe labrioche.
Dans ses heures de solitude, l’institutrice de vocation relit scrupuleusement quel-que traité d’éducation ; elle s’en acquitte par routine comme un prêtre lit son bré-viaire ; elle se tient ainsi en haleine dans l’exercice de ses devoirs, et remplit sonesprit de sentences de pédagogues, semences fort stériles qui ne font germer quel’ennui dans les jeunes têtes où elle les jette a tout propos.
En somme, c’est une assez bonne créature que l’institutrice de vocation. Elle estsans esprit, sans imagination , mais possède une certaine rectitude de jugement, quila fait assez adroitement naviguer dans les flots de familles diverses, parmi lesquelles