80 L’INSTITUTRICE.
leurs mueltes et souvent raillées par ceux qui les causent. Elle plie son esprit,vif, élevé, profond, aux étroites règles d’un enseignement formulé ; elle fait des-cendre son imagination poétique et hardie, a l’intelligence naissante d’un en-fant; sa passion pour les arts n’est plus qu’une science utile dont elle doit ensei-gner les cléments, mais oublier les inspirations; enfin cette âme passionnée ettendre qui rêva tous les sentiments, qui les eût tous ressentis si elle avait pu s’ouvrirau monde, heureuse et confiante; cette âme fermée a toute jouissance par une mainde fer, par celle de la nécessité, s’isole, s’assombrit et finit par perdre sa foi dansle bonheur dont elle était digne et qu’elle n’a pas trouvé.
Lorsque l’institutrice par dévouement ne meurt pas à la peine après dix ans delabeurs, de souffrance et de résignation ; après les dix plus belles années de sa viesi tristement dépouillées des joies de famille, des illusions du cœur, de l’amour, del’enthousiasme, de toutes ces brûlantes visions si hâtivement dissipées pour elle ; aprèsces dix annéesde jeunesse fanée dans l’isolementde l’âme le plus cruel de tous, si l’ins-titutrice par dévouement a encore quelques débris de sa famille, elle revient auprèsd’un vieux père dont elle est l’honneur, ou d’une mère infirme qu’elle console parsa tendresse, qu’elle distrait par son esprit, ou bien encore auprès d'une jeune sœurmariée dont elle soigne et élève les enfants avec amour. Goûtant ainsi en se dévouantencore un simulacre de ces joies maternelles dont la réalité lui fut refusée, elle nerougit point d’être vieille fille, car elle a su aimer, et sans son dévouement, la pluscéleste des vertus humaines, elle serait épouse et mère : le ridicule n’atteint pas lesvies qui sont sublimes par leurs actes.
Aussi, loin de chercher à se marier à quarante ans, sachant ce qu’elle a valu, cequ’elle aurait mérité, elle ne songe pas à arranger sa vie selon le monde, elle la laissecouler au gré de la Providence, et souvent la Providence lui envoie des joies compen-satrices pour les joies de sa jeunesse perdue.
Nous avons dessiné les portraits des divers caractères d’institutrice ; en terminantcet article nous éloignons notre pensée de l’institutrice peu digne de ces nobles fonc-1 ions. Mais nous voulons rappeler à l’estime et à l’admiration publiques, ce modèle del’institutrice parfaite, cette femme rare et par l’esprit et par le cœur, qui vient deretracer dans un livre échappé ce semble à l’âme et à la plume de Fénelon , tous lesdevoirs, loutes les qualités dont elle-même avait été le touchant exemple. Mademoi-selle Sauvan est l’auteur de ce livre que l’Académie française a couronné et qui a unesorte de fraternité de grâce et do sagesse éclairée avec VÉducation des Filles; —une femme seule pouvait deviner toutes cesqualités exquises qui sont nécessaires dansl’institutrice , pour agir sur les jeunes âmes confiées a ses soins. II y a dans notre ar-ticle assez de critiques, assez de traits qui paraîtront frondeurs, pour qu’on nouspardonne de le terminer par un éloge.