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toute chose pour agir complètement sur l’esprit de l’homme. D’où vient-elle, où va-t-elle, cette onde qui fuit sans jamais s’arrêter? Par delà ces prés, quels sites va-t-elle embellir, quelle contrée va-t-elle fertiliser? Doit-elle voyager longtemps encoreentre ces saules et ces peupliers avant de trouver le fleuve, le lac, où elle se perdraavec le souvenir du bien qu’elle a fait?
Ainsi la rêverie et l’imagination se plaisent également au bord des eaux. Et n’allezpas croire que l’imagination ne joue pas aussi un grand rôle dans ces plaisirs du pê-cheur, que j’essaie de réhabiliter à vos yeux. Qui a plus de puissance sur elle que l’in-connu? Un voile qu’elle cherche à soulever, sous lequel elle rêve un ange ou un spectre,un brouillard qui lui fait deviner le paysage et lui permet de changer la ferme enpalais, le colombier du village en château féodal, voilà ce qui lui convient par-dessustout, car elle n’est jamais mieux que sur les limites qui séparent le monde positif dumonde des conjectures.
C’est justement la position delà plume qui flotte sur l’onde et que suit le regard dupêcheur. Que se passe-t-il sous le voile vert des eaux dont son œil ne peut sonder laprofondeur? S’il est poète le moins du monde, il devine dans ces longues herbes quiondulent au fil du courant la verte chevelure de quelque ondine endormie sur sonlit d’algues et de mousses : c’est tout un pays de féerie que parcourt en ce momentson imagination, suspendue comme l’hameçon au fil de crin ou de soie. Les gobelinsmoqueurs suivent la ligne, la retiennent avec leurs pattes d’écrevisses, ou l’accro-chent eu riant aux racines du saule de la rive ; et quand le pêcheur, trompé par labrusque disparition du liège flottant, tire à lui, croyant ramener quelque superbeproie, si l’acier recourbé cède et reste engagé dans l’obstacle, alors les lutins fontentendre un rire qui ressemble, à s’y méprendre, au cri du martin-pêcheur et anfrôlement des roseaux et des saules courbés tous à la fois par une brise de rivière.
Et pourtant, croyez-le bien, il n’est pas nécessaire d’avoir aucune de ces extrava-gantes idées pour s’amuser à suivre le trajet d’une ligne bien amorcée, convenable-ment plombée et attachée selon toutes les règles de l’art à la baleine qui plie, etdonne en se relevant ce coup de maître auquel le poisson ne peut échapper. Sansavoir'recoursaux inventions, aux suppositions de la poésie, c’est bien assez, pourtenir l’attention éveillée et l’esprit en haleine, de penser à la proie qui suit peut-être en ce moment même l’appât qu’on lui a préparé avec’tant de soin. D’ailleurs, I emilieu où elle se joue n’est pas si inaccessible au regard , que de temps en temps l’onn’aperçoive quelque ombre qui passe à peu de distance de la surface des eaux,comme un nuage sur le ciel : c’est la carpe paresseuse, c’est le brochet qui chasse,c’est le chevenne attendant que le vent lui fasse tomber de la rive quelque saute-relle ou quelque hanneton ; c’est la bande errante des gardons se promenant avecl’air du plus profond dédain pour le pêcheur et ses appâts. A cet aspect, l’espérancese ranime, la ligne paraît moins lourde au bras fatigué par une tension prolongée;ainsi, a la fin d'une longue route, s’il aperçoit de loin dans la plaine la vedette del’ennemi, le soldat se redresse et trouve léger comme une plume son fusil tout <*l’heure si lourd. Qu’est-ce donc quand la plume ou le bouchon, véritable vedettechargée de vous transmettre la nouvelle de i’agression de l’invisible ennemi que vou s