152
Lli COCHER DE COUCOU.
ne sait pas dissimuler. 11 déteste les commis de l’octroi, qu’il appelle des gabelous etdes rats de cave. La vue de leur uniforme vert le fait toujours tressaillir. On diraitque dans son idée la visite qu’il est obligé de subir de leur part souille sa chère voi-lure, et pendant tout le temps qu’elle dure, il marmotte entre ses dents mille impré-cations cabalistiques, comme s’il exorcisait le diable. Mais il ne se risque plus al’exorciser trop haut, depuis que, certain jour, un employé de mauvaise humeur lui adéclaré procès-verbal en injures, et lui a fait dépenser pour amende tout son gain d’unequinzaine. Aux yeux du père Jacques, le siège delà véritable tyrannie est dans l’adnn-nistration des octrois de Paris ; les oppresseurs du peuple, ce sont les commis. Et, sansrespect pour la rime, il serait assez disposé à entonner une Parisienne qui se termine-rait ainsi :
En avant ! marchonsContre leurs bureaux,
A travers, etc., etc.
Père Jacques est l’irréconciliable ennemi des chemins de fer. Le jour où l’on ainauguré celui de Versailles , il a mis un crêpe a son chapeau. C’est avec une tristessebien sentie qu’il parle du tort que lui fait celte détestable invention. Vingt fois p al ’jour il envoie James Watt et M. I’ereyre a tous les diables. Depuis deux ans, il n’a p aSvu Saint-Germain ; il ne verra plus Versailles : il fuit devant la fumée des locomotivescomme devant la peste, et il craint que l’œuvre du démon ne vienne étreindre de sesbras gigantesques les lieux mêmes qu’il a choisis aujourd’hui pour retraite. Quand il alu dans un journal que l’on songeait à faire un chemin de fer de Paris à Saint-Maur ,en passant par Vincennes , il a versé des larmes amères. Où le coucou se réfugiera-t-Hisi on lui enlève la partie la plus riche de son empire, le diamant le plus beau de sonécrin ? Comment ! il ne transporterait plus les couturières qui vont danser au bal duCorybantc avec les sous-officiers d’artillerie; les amants qui vont rêver sous les fi' alSombrages du Fond de Beauté tout plein des doux souvenirs d’Agnès Sorel ; les Angla |Squi vont voir l’arbre de Papavoine ; les bourgeois qui vont manger une friture sousle pont de Joinville, au beau milieu de cette jolie rivière de Marne , si folle et si rieuse ■Que deviendrait donc alors le coucou ? Il serait réduit a porter des légumes au ni» 1 'ché, ou a prêter sa caisse pour qu’on en fit un wagon. Abomination! Je partage sincère-ment les douleurs du coucou ; le chemin de fer peut être utile au négociant qui c f lpressé de faire ses affaires, ou au porteur des dépêches du gouvernement. M alSpour certains voyageurs sa ligne droite vaudra-t-elle jamais les charmantes erreur*du coucou et de la diligence? J’en appelle a tous les poètes, chevelus ou non chevelus-Les années commencent à peser sur la tête du père Jacques. Sa main treuil^et sa vue baisse. Bientôt il cédera son numéro a Jacquot, son aîné, qu’il a éle v ®dans les bons principes ; et, quant a lui, il se réfugiera sur le sommet de la bu ||fMontmartre , loin des chemins de fer, des voitures parlant a heure fixe et des couducteurs d’omnibus. Fasse Dieu qu’il n’ait pas la douleur de survivre a la roi ,|(>totale des coucous !
L. CODAILBAC