I!>2 LU PRÉCEPTEUR.
périt-il il vue d’œil. La poésie occupe la plus large place dans ses loisirs, il fait desvers sur l'inconstance, sur l'absence, sur l’indifférence, sur un banc de gazon oùelle s'csl assise, sur ses cheveux, sur l'anniversaire de sa naissance.
Dans les familles où les mœurs patriarcales se sont conservées, on observe , avecle culte religieux dû a la tradition, les fêtes des parents et grands-parents. Les attri-butions du précepteur lui font un devoir de diriger ces cérémonies de circonstance.Deux et trois mois a l’avance il met sa verve en campagne h la recherche de tous leslieux communs dits et lus jusqu’il lui. Il fait des compliments a tous et pour tous.Grande dépense de style et d’esprit ! C’est une espèce d’oracle qu’on croit dévoieindispensablement consulter; il prête à qui les demande des vœux et des souhaits.La fête de la demoiselle a son tour : c’est pour celle-là qu’il s’est préparé ! c’est celtefête qu’il veut présider à lui seul. Ce jour-là, le précepteur est au troisième ciel : ùmet dans la bouche de son élève un compliment!... son chef-d’œuvre!... l'expres-sion de ses sentiments. Comme les autres il offre son bouquet, au milieu duquels’épanouissent plusieurs myosotis ; comme les autres aussi il peut donner son baise-main. Trop courts instants! sensations délicieuses, mais trop fugitives ! La fêle nereviendra qu’après douze mois révolus, et, en attendant, le dard s’enfonce plu sacéré dans la plaie. Ce sont des tourments insupportables. Le délire s’empare duprécepteur qui s’avoue vaincu et demande à mourir. — Dieu est bon ! il veut la con-version du pécheur, et non sa mort !—Le ciel prend pitié de sa victime, une inévi-table péripétie est imminente.
Le cercle des humanités est parcouru : l’élève sait même empailler les oiseaux etjouer la comédie en petit comité. Arrivent la philosophie et les voyages, complémentobligé de toute éducation tant soit peu comme il faut. C’est l’âge d’or du précep-teur : le voilà complètement émancipé , et hors de toute tutelle. Il prend son passe-port, s'intitule homme de lettres, et voyage à petites journées, comme un secré-taire d’ambassade. En visitant les capitales de l’Europe , il séjourne de préférence aRome, a Naples ou à Venise , et oublie, l’ingrat ! en voyant les belles filles del UaliCicelle qui n’a jamais songé à lui.
Après avoir parcouru une bonne partie du globe avec le dépôt confié à sa garde ,il revient radicalement guéri de l’amour pour les daines et les demoiselles du grandmonde.
Sa mission est accomplie. 11 peut être fier des talents et des vertus fruits de sonenseignement. Il a payé son tribut à la régénération sociale.
Autrefois, quand il avait perfectionné trois ou quatre éducations , de père en fi 1s 7sous le même toit, le précepteur émérite achevait ses jours au milieu de la famille ;entouré de respects et d’égards. C’était le temps de la reconnaissance. Aujourd’hui,les choses ont changé. Quelque institutrice, sa voisine, rompue comme lui aux habi-tudes de la vie de château , comme lui chargée de gloire et de mérites encore pl ,,sque d’écus, lui offre sa main. Elle est musicienne et parle anglais . Son âge est incer-tain, n’importe ! elle a de l’esprit. Le précepteur se hâte d’accepter, se marie en babilbleu de ciel, cl poursuit son existence dans une heureuse médiocrité.
Stanislas David.